Le XVIIème siècle est le grand siècle français, celui de Louis le Grand, le Soleil, l’Etat personnifié. Cette période a vu l’avènement de la raison, l’explosion des arts, des sciences et des conquêtes militaires, sous l’impulsion de l’architecte de l’absolutisme royal. En homme de son époque, Sébastien de la Preste de Vauban a reçu tout l’héritage intellectuel et technique de la Renaissance, qu’il a synthétisé et complété, et surtout le bénéfice de l’intelligente et ambitieuse politique de Louis XIV pour développer ses idées techniques. Il était avant tout un militaire et un ingénieur, spécialiste de poliorcétique (guerre de siège), source de sa gloire internationale : il a pensé et fait construire, sur les fronts guerriers de Louis XIV, un système défensif tellement efficace qu’il est resté dans la tendance jusqu’à la guerre de 1870. Mais, même génial, Vauban est indissociable de son donneur d’ordres, dont il a surtout servi la politique extérieure, annexant visiblement des petits pays comme l’Artois et les Comtés catalans du Nord, absorbés lors du Traité des Pyrénées de 1659. Le grand Louis fixait buts et budgets, ce qui sépare Vauban de Léonard de Vinci, car Leonard était un visionnaire et un génie, et Sébastien un simple grand homme du XVIIème. Tous les deux sont sortis de leur premier métier pour aborder d’autres domaines, Sébastien a écrit sur l’administration, les mathématiques ou l’économie, mais Vauban n’était que dans son temps là où Leonard habitait le futur. Vauban est d’abord reconnu pour l’important patrimoine architectural militaire qu’il a fait bâtir, pour nombre de rajouts sur des bâtiments existants, qui jalonnent des secteurs devenus périphérie de la France… Mais l’architecture militaire est à l’architecture ce que la musique militaire est à la musique, ce qui n’ôte rien aux initiatives de conservation, restauration et promotion de ce patrimoine ô combien homogène, de Mont-Louis à Besançon, d’Arras à Prats de Molló. Car la fratrie des 160 sites Vauban ressemble à un réseau de service public type La Poste ou à une franchise commerciale : rien de ressemble plus à un site Vauban qu’un autre site Vauban. D’ailleurs, la candidature Vauban en cours "repose sur le choix des sites les plus exemplaires de Vauban (…) en excluant les redondances", comme l’admettait, en 2006, le professeur Nicolas Faucherre, associé au projet de candidature. Jusqu’à aujourd’hui, cet ensemble constituait une sorte de château de 2ème division, car lorsqu’on visite Villefranche de Conflent, ce n’est pas pour le Fort Liberia, micro-sentinelle située au-dessus de la ville. Alors, pourquoi, lors d'une année Vauban 2007 visant au classement UNESCO, veut-on en faire un personnage majeur ?
Vauban, symbole inespéré dans la France qui se cherche
Le nationalisme français a comme spécificité d’associer intimement la nation à un territoire (droit du sol) en opposition aux nationalismes ethniques (droit du sang) : la France est "une", "indivisible" et porteuse d’un "génie" propre à défaut de "gênes" supérieurs. Elle s’inscrit dans l’espace au lieu de s’inscrire dans le sang : définie par un territoire et donc indivisible, elle s’inscrit depuis le XIXè siècle dans un hexagone parfait. "Une", alors qu’elle est diverse, elle a rendu obligatoire la justification de son existence par l’utilisation de symboles tirés de l’histoire, parfois jusqu’à l’écoeurement : Jeanne d’Arc n’a-t-elle pas bouté les Anglais hors de France, en libérant le territoire d’une nation qui n’existait pas encore ? Très populaire en 1914, elle fut avant tout le symbole de la reconquête du territoire éternel, qui fonde la Nation. Vauban, lui, en aura marqué les limites.
A l’heure de la menace de la supranationalité européenne, Vauban a tout pour rassurer les Français inquiets : architecte, la plupart de ses ouvrages fixent les frontières du territoire national, qu’il a lui-même nommé "pré carré", et sont présents dans des régions très différentes. Homme de l’administration Versaillaise, il incarne la rassurante puissance de l’Etat Louis Quatorzien. Léonard de Vinci français, il a le génie propre à ce peuple. Enfin, penseur libéral opposé à la révocation de l’Edit de Nantes et partisan de la fin des privilèges fiscaux de la noblesse, il peut être considéré comme un précurseur des Lumières et de la Révolution, presque un homme de gauche ! D’ailleurs, Napoléon ne s’y été pas trompé, il a fait enterrer cérémonieusement le cœur de Vauban aux Invalides parisiens en 1808 ! La glorification de Vauban ne serait donc qu’un réflexe nationaliste ? Sans doute, mon colon ! Mais c’est surtout un geste rassurant envers le Français inquiet qui vote Le Pen et dit non à l’Europe… La nation française, soutenue par ce genre de symboles, est le principal frein à l’intégration européenne, bien plus que la TVA ou les lois sociales…