En 2008, les Américains ont leurs "faucons" finissants, les Français ont leurs "buses". Les ex-maoïstes et ex-trotskystes occupent l'espace intellectuel, politique et médiatique français : l'écroulement de la gauche et du journal Libération pourrait entretenir l'illusion de la fin de leur règne, alors qu'ils sont nombreux à s'être reconvertis à la droite et au Figaro. Leur sigle pourrait être "Je suis partout". Le maire de Perpignan, Jean-Paul Alduy, UMP, ne fut-il pas membre de l'OCI (organisation communiste internationale - trotskyste) ? Leurs pères étaient gaullistes ou communistes, eux étaient libertaires. Et leurs enfants, de 30 à 40 ans, sont des mirages, ou au mieux sont situés en marge des cercles d’élite et intellectuels, condamnés à admirer l'oeuvre avortée de leurs pères : c’est l'invention, historique, du hold-up générationnel. Pire, comme le dénonce Stéphane Fouks dans son livre "Les nouvelles élites", "La transmission entre les générations s'est coupée et la figure classique de la querelle générationnelle s'est retournée". La génération 68 refuse son statut de père, et, en voulant rester éternellement jeune, elle a figé le temps en ne transmettant rien. Cette absence d'héritage sur lequel s'appuyer et contre lequel se révolter crée l'immobilisme social, et la "France" sort de l'Histoire.
La philosophie de l'échec
Malgré l'exploration de nombreuses idées et l'explosion de nombreux tabous, la tentative révolutionnaire de mai 68 et l'accès au pouvoir de ses acteurs sont un échec : le bonheur universel n'a pas éclos et une nouvelle bourgeoisie, issue d’une période à forte croissance, unique dans l’Histoire, jouit, depuis, de tous les bonheurs matériels…La conversion au réalisme, pudiquement dissimulé en pragmatisme, a imposé aux générations postérieures l'idée que tout avait été expérimenté et tout ce qui pouvait être libéré l'avait été. Non seulement il faudrait accepter que cette société soit la meilleure possible, mais en plus il faudrait dire merci ! Tout est bon pour ne pas renvoyer la génération la plus nombreuse à l'échec du dernier avatar du mythe moderne : le bonheur pour tous, imposé par décret, et la finalité de l'Histoire, au prix d'empêcher les plus jeunes de penser et d'essayer de trouver ses réponses à la crise de la culture européenne et occidentale. Cette illusion du "On a tout essayé" (nom d'une émission de France 2 qui concentre cet esprit) fournit comme solution aux problèmes actuels des recettes d'une autre époque ou ayant échoué ailleurs : rien d'inédit. Politiquement, et à droite, l'illusion Sarkozy est basée sur l'idée que l'on peut encore changer les choses, alors qu'on n'a pas libéré la pensée : nous sommes condamnés à vivre des illusions de débat, des combats d'idées déjà vus.
Le dépassement du modèle 68 sera forcément révolutionnaire
La disparition physique de la génération 68 va libérer les suivantes de ses méfaits ? La génération X, composée par les enfants des contemporains de 68, pourrait faire payer chèrement sa frustration aux générations suivantes, en vivant sa jeunesse après 50 ans, comme ses aînés, pour ne pas se ressentir comme une génération sacrifiée. Les effets seraient les mêmes. La remise en cause de la génération 68 serait forcément radicale et vertigineuse, jusqu'à la réinvention d'un nouveau système sur les ruines de l'âge moderne. La fureur de la pensée postmoderne, fustigée par le théoricien Jordi Vidal dans son essai "Servitude et Simulacre", illustre ce rapport de force entre la résignation à un monde moderne achevé par la génération 68 et une remise en cause profonde des fondements de la culture occidentale moderne, jusqu'à la philosophie des Lumières et au-delà. A moins que l'événement majeur de l'année 1968 ne fut la publication de l'édition française du livre d'Hannah Arendt "Between Past and Future" (en français "La crise de la culture") et que, désormais, "L'héritage ne sera précédé d'aucun testament".