De toutes les sciences sociales et politiques, la plus fondamentale est sans doute la démographie. Tour à tour cause et conséquence des grands mouvements des sociétés humaines, elle est l’élément majeur des grands et des petits moments historiques, elle a même pour certains auteurs une valeur prédictive majeure. Les pyramides des âges européennes démontrent clairement le vieux poncif du papy boom et du crash démographique européen, qui pèse et pèsera encore quelques temps dans nos sociétés, muté en problème économique structurel médiatisé en terme de retraites, mais qui risque aussi à terme de peser sur la croissance globale, par manque de création de richesse. Ne nous y trompons pas, même si le consensus français de droite ou de gauche de la politique familiale assurera au final une certaine domination de la France nataliste en Europe, la situation est déjà dramatique chez les autres Européens à la pyramide des âges dramatiquement en forme de sapin, face aux parfaits triangles des pays émergents, comme l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne. Les sociétés européennes sont ainsi provisoirement, et qualitativement, dominées par les générations sorties de la vie active, et ceci est inédit dans l’histoire, au moins aussi massivement et en dehors d’une période d’après-guerre. On ne sait s’il y a corrélation directe, mais il est étonnant de constater que la crise économique de 1929 a succédé au trou générationnel induit par la guerre de 14, validant le poids prépondérant des générations plus anciennes.
Pour les vieux actuels, il est urgent de ne rien changer
Car ne nous y trompons pas, les sociétés vieilles et une pyramide des âges inversée ont des conséquences directes et sociales sur une société donnée. Entres autres, une société vieillissante, c'est-à-dire dont les rênes sont tenus fermement par les générations anciennes et conservatrices, plus enclines à assurer le bien-être de leur bref avenir, cale souvent sur le dynamisme et l’innovation, tout en redistribuant mal et donc en sous consommant. Au-delà de l’aspect de la compétition mondiale, la pression constante sur les niveaux de salaire et l’absence de protection des populations actives, le véritable suicide actuel des économies occidentales par occultation du thème du protectionnisme, c'est-à-dire la protection des générations jeunes, est un corollaire du vieillissement de la population, désormais composée de papy boomers pour qui il est plus urgent que rien ne se passe, et qui imposent une philosophie de la gestion au lieu d’une philosophie de la conquête. De droite comme de gauche, la société narcissique et individualiste actuelle, portée et dirigée par la génération jeune des années 1960, semble refuser pour l’instant toute construction européenne réelle, et toute stratégie un tant soit peu révolutionnaire pour notre époque, synonyme de risque, certes, mais aussi de lendemains qui chantent parfois. Les générations plus jeunes, elles, écrasées par le poids des générations précédentes, d’une économie vacillante et d’une société en panne de transmission, font front comme elle le peuvent, sans ignorer que le dynamisme se trouve à l’Est, mais surtout sans chercher de solutions pour y faire face.
Faire une croix sur l’avenir
La crise économique est un passage et le patrimoine européen, qu’il soit culturel, philosophique ou même économique est immense, mais sans doute pas inépuisable. La décroissance est réelle et commence à pénétrer les esprits des générations les plus jeunes, qui d’ores et déjà font une croix sur leur avenir et celui de leur descendance. Elles ne croient plus et constatent que les innovations ou la création se trouvent aujourd’hui à Dubaï, Hong-Kong, New Delhi ou Rio de Janeiro. Les plus chanceux s’y rendent, mais la majorité reste sur le carreau : pas la bonne génération, et l’immigration n’y changera rien. L’Europe vit sur ses acquis et c’est sa jeunesse qu’elle sacrifie sur l’autel du bien-être immédiat. Les sociétés européennes en sont en un point de sacrifice tel de leur jeunesse, que cette dernière est accusée de tous les maux : fainéante, désordonnée, d’un niveau intellectuel inférieur, dangereuse, violente voire sauvageonne. Loin des bandes circonscrites et traditionnellement craintes, c’est l’ensemble de la jeunesse qui est stigmatisée. La différence peut-être est que la jeunesse privilégiée, celle à bac+ 5 qui touche le Smic au MacDo par manque de perspectives, commence à s’en rendre compte. Quand la jeunesse s’éveillera.