À Perpignan, avec une première corrida répertoriée en 1632, 17 arènes différentes dans l’histoire, l’affrontement autour du sujet n’est pas nouveau. Le 8 juillet 1862, le "Journal des Pyrénées Orientales" revient sur le concours agricole de Perpignan : "Ici, sous les platanes, les taureaux, les chevaux étaient choyés, dorlotés. Là-bas, dans la caserne Saint Jacques (…) les premiers, cruellement harcelés, lardés, rendus furieux par des hommes à veste de paillettes, culotte d’oripeaux, à profession de toréador, y éventraient les seconds qu’on leur abandonnait sans défense. L’arène était couverte de sang, de carnage (…). Aux Platanes (quartier de Perpignan- ndlr) nous étions français ; Dans la caserne nous avions rétrogradé de trois siècles (…) Puisque nous marchons à reculons, (…) reprenons la cape et le sombrero, apathiquement assis au soleil, comme nos ancêtres espagnols". Ces arguments anciens sont actuels : la corrida est indigne d’un pays civilisé. En 2007, lorsque le journal L’indépendant catalan du 10 juillet met à la Une l’accident du matador Espla dans les arènes de Céret, on semble revoir la même logique de dissuasion des candidats à la rétrogradation, tentés de redevenir espagnols plutôt que de s’élever. Mais la tauromachie reste populaire, ses nombreux aficionados ne sont toujours pas des psychopathes sanguinaires, ils ne sont pas plus à craindre que les enfants-rois qui regardent 30 morts violentes par jour à la télé.
La corrida est un art sacré
La tauromachie moderne nous rattache profondément à notre culture espagnole ou au moins ibérique, puisque les catalans, immigrés espagnols et pieds-noirs très souvent valenciens, ont nourri la culture espagnole. Elle relie surtout à des racines méditerranéennes et au sens du sacré propre à nos latitudes. Dans le sens purement chrétien du terme, la corrida est indéfendable, tout comme l’est le catholicisme, notamment ibérique. Pourtant, ce sont deux émanations d’une civilisation et d’un mode de pensée, immoral, dont la Catalogne a hérité. Ce qui est remarquable, c’est que le matérialisme de la nation française et la néo-catalanité du Sud née de la fin de Franco en 1975, ont en commun de vouloir effacer l’hispanité des consciences. Mais la moralité anglo-saxonne et protestante achèvera le travail plus sûrement.
Réclamée au nord, bannie au sud : une contradiction catalane
La corrida est un intérêt divergent de part et d’autre des Albères. Alors qu’en Catalogne du Nord, l’hystérie identitaire revendique pêle-mêle le rugby, la corrida, la sardane et la lutte anti-Septimanie, le Sud légifère en 2003 pour l’interdiction de la corrida, dans un but purement contre-identitaire maquillé d’anti-barbarie… mais subventionne largement l’industrie castellera, pur élément de culture catalane en reconquête nationale. De fait, l’attitude au Nord est similaire à celle du Languedoc, de la Provence ou du Pays Basque, où l’on peut même réclamer le retour de la corrida dans certaines villes comme le fait la penya "Perpinyà la taurina" à Perpignan. Comme un vernis identitaire, sans risque.
Les anti-corrida sont cruels
J’ai compris mon amour de la corrida en lisant "Mort dans l’après midi" d’Hemingway, sorti en 1932. Bien sûr, la corrida comporte beaucoup de cruauté, de danger et de mort, mais je profite de la dimension artistique et dramatique de la chose avec un réel plaisir. Ernest Hemingway décrit deux grands groupes de gens : ceux qui se mettent à la place des animaux et ceux qui s’identifient avec les humains et n’aiment un animal que pour ses qualités. Cela me rappelle une anecdote enfantine, celle de la volaille à tête coupée qui continue à courir… Je riais devant ce spectacle grotesque. Cela me rassure, car, comme le croyait Ernest, "Ceux qui s’identifient avec les animaux, c'est-à-dire les amis presque professionnels des chiens et autres bêtes, sont capables de bien plus grande cruauté envers les êtres humains que ceux qui ne s’identifient pas volontiers avec les animaux".