Les nuits de pleine lune, le sommeil est difficile à trouver. Mais quand ce phénomène se produit la veille de la rentrée des classes, c’est une nuit blanche assurée. Au nom de la rentrée de mes enfants, ce sont mes propres angoisses qui ressurgissent en une cohorte de souvenirs. Le visage de mon instituteur, la nouvelle salle de classe, la cour de l’école où régnait ce vacarme typique synonyme de récréations à l’ombre de la haie de micocouliers. Finalement, elle était pas mal mon école ! Dommage qu’elle ait si mal vieilli.
Pas de nostalgie, juste un objectif oublié
1883, Jules Ferry écrit aux instituteurs à propos de sa loi du 28 mars 1882 portant sur l'organisation de l'enseignement primaire : "des diverses obligations qu'il vous impose, celle assurément qui vous tient le plus au cœur, celle qui vous apporte le plus lourd surcroît de travail et de souci, c'est la mission qui vous est confiée de donner à vos élèves l'éducation morale et l'instruction civique". Dans cette phrase bon nombre de nos chers professeurs des écoles ont oublié un mot : « impose ». Aujourd’hui on n’impose plus rien à ceux qui font l’école, on propose et ils disposent. Les objectifs pédagogiques sont trop différents d’un enseignant à l’autre pour parler de missions de l’école primaire. Chacune est devenue une entité autonome livrée aux bons vouloirs de ses acteurs. Mais que les usagers se rassurent : la pédagogie, ils connaissent.
Des méthodes pédago-économiques
Au XIVième siècle en Grèce, les paidagôgos était des esclaves chargés de conduire les enfants à l’école. Un siècle plus tard, la paidagôgia introduit la notion d’éducation des enfants. Ce sont les origines du terme pédagogie, mot qui a perdu tout son sens. Les méthodes dites pédagogiques ne le sont en réalité pas du tout. Le but de ceux qui les proposent tient en une phrase : le chiffre d’affaire. Une école qui n’aurait pas d’assez bons résultats ne serait pas rentable. Alors on créé des méthodes aussi insolites qu’incohérentes en espérant que les chiffres soient bons. Plus de redoublement, des méthodes globales et des classes wagons assurent les finitions. Pour cette rentrée 2007 en Pays Catalan, à Olette, en Conflent, une classe comprenant des enfants de 5 niveaux différents est imposée par un effectif trop faible car, avec 48 élèves, il en manque 2 pour maintenir un poste. Ainsi, des générations entières sont façonnées aux hormones de croissance, dénuées d’avenir mais sorties du système scolaire à l’heure.
Après l’ANPE, l’ANLCI
En 2004, l’INSEE publie ce sondage : 1 jeune citoyen français sur 5 âgé de 17 ans est en situation d’illettrisme. Déjà, en 2000, face à des chiffres identiques, l’Etat créait l’agence nationale de lutte contre l’illettrisme avec pour objectif principal de promouvoir "toutes les actions concourant à mesurer, prévenir et agir contre l’illettrisme et à favoriser l’accès de tous à la lecture, à l’écriture et aux compétences de base". Encore une agence nationale dont l’efficacité se mesure au nombre éloquent de ses adhérents et de ses missions sans cesse croissants. Et l’illettrisme n’est que la partie visible de l’iceberg. Car la vie en société impose de nombreux codes que l’école ne délivre plus. Traiter des individualités reviendrait à sombrer dans l’individualisme, suprême insulte pour ceux chez qui le tutoiement est obligatoire et qui tirent leur force du groupe. Pourtant, dire que mes enfants ne sont pas comme les autres n’est pas une utopie. Certes leur patrimoine génétique est composé de 46 chromosomes comme tous ceux de l’espèce humaine, mais l’éducation qu’ils ont reçue jusqu’à leur arrivée à l’école a déjà fait d’eux des individualités. "Qu'on rassemble non seulement les fils de condition modeste, mais aussi les fils bien nés (dans) des écoles pour (leur) instruction". 1218 ans après ces paroles de Charlemagne, le rassemblement est difficile. Quant à l’instruction…