A u cours des siècles, les peuples se sont toujours battus contre les sélections qui n'étaient pas naturelles. Avec plus ou moins de succès. Et s'il est un domaine où cela aurait dû rester le cas, c'est bien le sport amateur. Amateur, car dès que la notion de professionnalisme s'introduit dans le débat, la nature n'a plus droit de cité. Aujourd'hui la sélection se fait sur compte de résultat. En Pays Catalan le rugby fut longtemps le sport numéro un dans le cœur des habitants. Pas un village où il n'y avait une équipe. Pas un bistrot sans la photo de valeureux guerriers revenus de contrées lointaines après avoir livré un combat acharné. Chaque dimanche, après les cloches sonnant la fin de la messe, c'était tout un peuple qui se donnait rendez-vous autour de l'arène locale pour assister à d'indescriptibles joutes mettant aux prises les jeunes et moins jeunes du village face aux voisins venus en découdre. Comme les ouvriers dans l'usine de papa, on jouait dans l'équipe du village de générations en générations. Dès le plus jeune âge on rêvait de porter un jour le maillot de valeureux ancêtres. On s'inscrivait à l'école de rugby pour apprendre les rudiments de ce sport, puis, année après année, on traversait les catégories avec les copains du coin. Parfois, il y en avait bien un qui partait vers d'autres cieux plus prestigieux. On le regardait alors avec fierté. Certes, il quittait la famille au sens large, et ne serait jamais titulaire de l'équipe une de l’endroit. Mais il allait porter haut les couleurs de son enfance, et ça suffisait à nourrir les âmes.
Le snobisme des conducteurs de 4x4 s'est emparé du pré
Une histoire d'un autre temps car le rugby de notre région subi la dure loi de l'image à la sauce des dirigeants de tous poils. Le diktat implacable du paraître n'a pas épargné ce vieux bastion. Et les armes sont efficaces, acérées, indignes parfois. Tel un endroit interdit par la censure de la mode, le rugby des villages n'est plus. Il est qualifié de désuet, de ringard. Pour être dans le mouv’, une seule voie : l'USAP. Il faut s'habiller USAP, manger au bistrot de l'USAP, sans oublier d'être abonné de l'USAP. Le must étant de devenir "soci", comme nos cousins du sud. Avant chaque match, il faut chanter l'USAP et faire semblant de connaître les paroles en catalan. Ridicule ? Jamais. La qualité du match ? "On s'en fout". L'important ? "On y était". Pendant ce temps, les nombreuses tribunes des stades environnant résonnent des bruits du vent qui s'engouffre dans les travées désertes. Celle que certains ont appelée "L'équipe de tout un peuple" est en réalité devenu le jouet de quelques bourgeois privilégiés et égoïstes. Et les médias du Roussillon s'en donnent à cœur joie et sans regrets. L'USAP fait vendre du papier, l'USAP fait de l'audience et on en redemande, sans cesse, en oubliant ceux sans qui l'USAP ne serait pas ce qu'elle est, c’est à dire tous les autres clubs, dans l'ombre. Ceux dont les écoles de rugby forment des centaines d'enfants par an. Car l'hystérie dont souffre les dirigeants "usapistes" ne s'arrête pas à l'équipe professionnelle, loin s'en faut. Aujourd'hui, le nec plus ultra des aristos accros, la cerise sur le Mac Do, c'est que le petit joue à l'USAP. Inscrire son fils à l'école de rugby de l'USAP annihile instantanément toutes les frustrations paternelles. Dans une psychothérapie au rabais papa et maman vont vivre au travers du fiston l'heure de gloire qu'ils n'ont jamais connue. Et les dirigeants de l'USAP en profitent ! Le calvaire des "petits clubs" est définitivement tracé. Saisons après saisons, la "bête" ratisse large. Elle ne poursuit qu'un seul but : recruter le maximum de joueurs très jeunes, pour pouvoir écrémer dès les plus jeunes catégories, et ainsi s'assurer de ne conserver que les meilleurs. Malheureusement, ce système laisse sur la touche des dizaines d'enfants frustrés, dégoutés par le fait d'avoir une licence et de ne pas jouer. Parfois même, ces méthodes douteuses engendrent des conflits au sein des familles, la déception étant trop grande pour que "l'échec" du fils lui soit pardonné. Il n'a pas réussi l'examen d'entrée à la rugby star académie. Il ne lui reste plus qu'à intégrer l'école de rugby villageoise la plus proche et partager les vestiaires de tous ces enfants du peuple aux couleurs inconnues et aux moeurs obsolètes. Peut-être oubliera-t-il cette odieuse culture du résultat, mise en place et encensée par l'élite au détriment de l'épanouissement personnel. Il développera probablement cette maladie infantile appelée "amour du maillot". Il sera comme ces milliers de joueurs anonymes, qui, chaque dimanche, peuplent inlassablement les près, loin de Perpignan, sans pression, sans peur, juste pour un soupçon de gloire et un incommensurable plaisir. Et tant pis pour l'image, pourvu qu'on ait la passion.