Depuis que les vacances existent, la problématique des gens qui en prennent et qui voyagent est relativement simple : choisir une destination ayant de nombreux attraits pour occuper leurs loisirs si durement et onéreusement acquis. La plage fût bien évidemment le premier de ces attraits. La masse populaire qui découvrait les congés payés y était pour beaucoup. De Deauville, d’abord, puis d’Argelès, devenue "sur mer", les littoraux français pavoisaient de mille feux. Les cartes postales d’enfants radieux, bâtissant d’éphémères châteaux de sable sous le regard bienveillant de leurs mamans, nourrissaient les sacs de La Poste. Les résidences de tourisme imposaient petit-à-petit un nouveau style de vie : cohabiter pendant quinze jours à cinq personnes sur une surface équivalente à celle de son salon. Partout les stations balnéaires grandissaient à vue d‘œil. Elles se paraient de saison en saison de structures de béton gigantesques érigées par des promoteurs ravis, sur les plans d’architecture inscrits au concours du plus médiocre. Et que dire de ces comités dit "des fêtes", composés de membres attentionnés, rompus à l’organisation des festivités calendaires ancestrales. Ils allaient vite devenir idaptes à satisfaire l’appétit croissant des hordes de vacanciers, de plus en plus à l’étroit dans leur studette et toujours plus entassés sur les plages. Car la réalité était bien là. Il fallait désormais trouver comment distraire cette foule considérable de visiteurs curieux et exigeants, avides de dépaysement et de distractions bon marché.
Histoire et culture locale à la sauce américaine
C’est ainsi que les édiles locaux et leurs colistiers ne tardèrent pas à s’emparer du phénomène. Ils se lancèrent alors dans une course effrénée à la glauque démesure. Mais il n’est jamais simple de trouver les ingrédients de la recette qui satisfera la majorité silencieuse. Et si certains grands chefs ont de réels atouts pour la cuisine électorale, il n’en est pas de même pour les entremets culturels et festifs. Le comble étant que chez ces chefs-là, lorsqu’une préparation semble fonctionner, c’est l’ensemble des collègues qui l’adopte, sans jamais y avoir goûté.
Naquit ainsi une tambouille indigeste composée par de bien mystérieuses préparations. A commencer par la tarte maison. Prenez un peu de terre, étalez-là au beau milieu d’une route départementale, ou mieux, à l’entrée du village. Une fois aménagée, plantez-y quelques reliques sensées appartenir au patrimoine local. Vous obtenez ainsi un magnifique rond-point comme ceux qui pullulent tant dans le département des Pyrénées-Orientales. Là, vous verrez un casot et son pied de vigne, ici une barque échouée à 10 km de la mer, ou un moulin à eau. Tous les moyens sont mis en œuvre pour mystifier le non-autochtone et lui faire croise qu’ici, le patrimoine, on y tient et on le respecte.
Les lumières de la ville sont une autre préparation, à la sauce aigre-douce. Tel un gigantesque gâteau de fête, pas une ville n’a omis d’investir massivement dans la lumière. Pour les rues et les avenues, mais aussi pour son ciel. Chacune rivalise de kilowatts, éclairant même les arbres, les ronds-points, les façades du moindre bâtiment, et les églises. Pour compléter cette féérie nucléaire, en condiment de luxe, vient le feu d’artifice. Tout au long de l’année, la voûte céleste s’illumine de milliers d’éclats irisés et brillants, aussi éphémères qu’onéreux. Mais la magie de ce plat réside dans sa capacité à ravir l’ensemble du public entassé en-dessous. Chaque apparition s’accompagne de oh et de ah à la vue de tous ces euros partis en fumée…
Cette liste de mets à peine tièdes, aux saveurs surannées, servis à longueur d’année par nos chers responsables territoriaux, serait incomplète sans desserts. Et là, il faut avouer que des sommets sont atteints. Comme sur toutes les tables des établissements licenciés en restauration, les desserts arrivent en dernier. Donc, pour ne pas déroger à cette règle, nos GO locaux concoctent toujours, et depuis des temps immémoriaux, un carte hallucinante pour nos soirées. Une des pièces de musée des plus insolites est sans aucun doute le carnet d’adresse d’un des leurs. Il suffit de prêter attention aux affiches placardées de ci de là pour réaliser à quel point la programmation de nos soirées relève de la performance, à quelques rares exceptions près. Arriver à réunir sur de courtes périodes autant d’artistes désuets, bannis définitivement par le tout Paris, est une prouesse incommensurable qui impose le respect ! Oui, chapeau bas, car cela fonctionne.
Comme tous ces petits plats sortis de la cuisine de je ne sais plus qui, les convives, alias nos touristes, en redemandent. La question est de savoir pour combien de temps. Nous avons tous connu un endroit minable, sans atouts particuliers, qui malgré tout attirait le chaland. Et nous avons tous vu de lieu immonde fermer ses portes, tôt ou tard, faute de clientèle. Pourvu que…