Flâner dans un vide-greniers c’est à la fois triste et amusant car tous ces objets privés d'amour, sortis de greniers-purgatoires et réduits à une improbable valeur d'usage résiduelle, jouent un spectacle sociologique tragi-comique. Porteurs des marques du temps, ils donnent du contenu au mystérieux concept d'obsolescence en racontant leur propre histoire. Ils "sortent de l'usage", nous disent les dictionnaires. Mais dans quoi rentrent-ils ? Cette cocotte-minute au couvercle rayé va-t-elle siffler à nouveau pour 5 euros chez cette grand-mère qui peine à régler sa facture de gaz ? Ce vieux grille-pain qui a brûlé les doigts de toute la famille, évincé par un nouvel arrivant qui fait sauter en l'air quatre tranches d'un coup, va-t-il reprendre du service pour 2 euros chez ce jeune couple de rmistes ? Et cette poupée au visage de porcelaine, unijambiste sous sa robe en dentelle rose défraîchie, va-t-elle dormir ce soir pour 50 centimes auprès de cette petite fille aux yeux brillants qui tire sur la manche de sa maman ? Chaque objet de cette multitude tient son propre discours dans une invraisemblable cacophonie.
Un étalage caritatif à nos portes
Le petit électroménager tient une large place dans ce qui tient lieu, pour eux, de marché de l'occasion aux prix sacrifiés. Une vraie concurrence à Emmaüs comme aux Secours Populaire et Catholique. Un véritable accord s'établit entre certains acheteurs qui assurent leur propre survie en maintenant la survie de l'objet. La modicité des prix leur permet de consommer dans les mêmes gammes de produits que les personnes aisées, mais au plus bas niveau. Ainsi s'entretient l'illusion, pour ceux qui frisent l'exclusion, de continuer à participer au banquet de l'hyperconsommation.
Un entrepôt rassurant pour les bobos
D'autres visiteurs plus aisés jettent un autre œil sur ces mêmes objets, aussi prosaïques soient-ils. Ce sont les fameux bobos qui pour l'essentiel s'intéressent au design de ces objets, les plus anciens ou les plus insolites étant souvent détournés de leur usage, comme indiqué dans les revues en papier glacé dont ils sont la cible. Ils disputent aux pros de la brocante le plaisir de mettre le nom d'un designer célèbre sur une garniture de bureau dépareillée et de se l'approprier pour quelques pièces, après l'avoir marchandée hypocritement. Ensuite viendra le plaisir de raconter l'anecdote à des amis au cours d'un barbecue dans la maison de campagne où le trophée sera exposé. C'est ainsi que les bobos remplissent leur fonction historique de recyclage du passé.
Une galerie d'art populaire, entre la décharge et le musée
Les produits culturels occupent une large place. Je ne parlerai pas des inévitables caisses de livres de poche ni des encyclopédies périmées acquises sur son pas de porte en cédant aux attaques d'un vendeur habile… Non, je suis très sensible aux garnitures de cheminées. En bronze ou en plâtre, ces chiens, ces lions ou ces aigles ont présidé à combien de repas de famille dans la salle à manger ouverte pour l'occasion ? Ces référents familiaux récupérés au décès de l'arrière-grand-mère vont perdre cette mémoire avec le dernier regard de l'arrière petite-fille qui les enveloppera dans du papier journal. Mais quelles vies vont-ils désormais garnir ? Et ces tapisseries soigneusement encadrées, la biche effarouchée, les chevaux galopants, l'humble chaumière, ces abominables croûtes de barbouilleurs, artistes autoproclamés… Mais le moment poignant est celui du remballage, avec les reproches muets adressés par les vendeurs à ces laissés pour compte incapables de se vendre. C'est l'heure du jugement dernier. On entend aussi les plaidoiries muettes des coupables : "encore une fois, patience, il y a un marché dimanche prochain à Passa ou à Fourques, bientôt je serai assez vieux, assez décalé pour rentrer dans un musée". Il est vrai que l’on ouvre des musées pour tout. Bientôt, un musée du vide-grenier ?