Les marqueurs sociaux sont légion. Certains sont bien visibles, comme l'habillement, la voiture quand on en possède une, la zone d'habitation, le logement, son équipement, sa décoration, les espaces fréquentés, etc. Ces marqueurs sont également audibles, comme le parler, les musiques écoutées, et même olfactifs, avec les eaux de toilette. Parmi tous ces éléments, rares sont ceux qui, à eux seuls, signifient une classe sociale. Il faut en général une configuration de ces signes extérieurs pour constituer un style de vie caractéristique d'une fraction assez bien identifiée de la population. En fait, comme Pierre Bourdieu l'a montré, il y a une forte corrélation entre les revenus et les goûts. Les marqueurs synthétiques sont la plupart du temps des combinaisons de ces signes. Aujourd'hui, le "sarkozysme", qui, sous couvert de réformes, organise la régression sociale sur tous les plans, en livrant les Français aux difficultés de la vie chère aggravée par les dérégulations diverses, est en train de faire de la santé un parfait marqueur synthétique d'appartenance sociale.
La vie chère : manger moins, manger mal…
La vie chère affecte la santé des catégories défavorisées de la population, à plusieurs niveaux, non exclusifs. Ainsi, on relève la dénutrition pour ceux dont le solde restant après les dépenses incompressibles est faible, une diminution importante des quantités consommées, et un passage en dessous de seuils critiques sur certains produits. On relève aussi la malnutrition par des aliments de mauvaise qualité, souvent gras et peu ragoûtants : on a retrouvé la trace de 400 vaches dans de la viande hachée industrielle. Dans l’actualité se multiplie l’ingestion de molécules nocives ou douteuses : on peut en compter jusqu'à 50 dans certains aliments. Même si chacune est sous un seuil de toxicité, on connaît mal leurs effets cumulés. Et puis, en cas de maladie, apparaît la sous-consommation médicale due aux diverses franchises et au recul des pratiques de prévention. En revanche, les catégories favorisées voient se développer à leur intention, avec les produits bio, une alimentation spécifique en appoint ou en substitution des aliments chers et de qualité qui sont déjà dans leurs habitus de consommation. Et l’on redécouvre qu'il existe un "corps social" qui ingère des gammes de produits différenciés selon la position de son détenteur dans la hiérarchie sociale. On retrouve en pire l'équivalent du poulet aux hormones évoqué par Jean Ferrat dans sa chanson sixties « La montagne ».
On aime ce qu'on a parce qu'on a ce qu'on aime
Les catégories défavorisées se trouvent aussi prises aux piège de leurs habitudes de consommation qui les poussent à valoriser certains aliments, comme par hasard ceux auxquels elles peuvent accéder. La nécessité de consommer au plus bas prix, encouragée par le concert bien réglé des grandes surfaces, leur interdit pratiquement de lire des étiquettes que de toute façon ils ne comprendraient pas. Et qu'ils ne pourraient même pas lire avec leurs vieilles lunettes qu'ils ne peuvent plus changer. La dangerosité des graisses partiellement hydrogénées présentes dans nombre d'aliments industriels produits au plus bas coût est connue des seuls spécialistes ou des personnes pourvues d'un capital culturel hérité ou d'un capital scolaire acquis qui permettent d'évaluer le danger et surtout de saisir des alternatives plus chères. A elles aussi, de façon préférentielle, sont dévolues les pratiques du grignotage, des barres chocolatées, des boissons chargées en sucres, et c'est encore chez elles que l'on trouve le plus d'enfants obèses… Sans compter le stress et la santé mentale, qui, paradoxalement, peuvent devenir les seuls domaines où la vie chère peut se révéler bénéfique pour ces catégories en les détournant de la surconsommation d'anxiolytiques…mais alors, comment oublieront-ils leur condition ?