Ils sont arrivés en grand nombre…Ce sont des déracinés... Ils ont traversé la mer avec des papiers en règle, serrés les uns contre les autres…La plupart sont passés par l'Espagne et une bonne partie d'entre eux y a fait souche…Les autres ont franchi le col du Perthus et, rapidement, se sont disséminés dans nos villes et nos campagnes…On peut en voir, par groupes plus ou moins compacts, tendre leurs larges bras au centre des carrefours. D'autres s'alignent en grand nombre, en bordure de plage, où ils veillent jour et nuit. Ils ne sont pas préparés à affronter la rigueur de nos hivers, notamment la tramontane forte et froide, et quelquefois même la neige. Des cartons et des ficelles les en protègent. Cependant, beaucoup s'étiolent et dépérissent. Ils ont remplacé leurs homologues autochtones, réputés dangereux, sciés à la base par cette concurrence exotique. Aujourd'hui, ils sont partout et personne n'en prend ombrage. Le réchauffement de la planète devrait malgré tout les aider à mieux s'implanter et à mieux s'intégrer dans le paysage…
Il n'empêche que notre paysage a bien changé depuis qu'on nous a collé tous ces palmiers !
Certes, le parallélisme est facile. Mais il est rompu dès qu'on observe que les végétaux sont accueillis à bras ouverts tandis que les humains doivent franchir des barrières de barbelés. Quant aux minéraux il y a bien longtemps qu'ils approvisionnent les usines des multinationales. Le concept d'"immigration choisie" est donc déjà à l'œuvre et depuis bien longtemps !
Cependant le cas des palmiers se situe à un autre niveau. Ils n'alimentent pas des usines, ils ne se retrouvent pas dans les paniers des ménagères ; simplement ils sont destinés à nourrir les imaginaires formatés des consommateurs de séjours de vacances, notamment. Ils constituent en fait de la matière symbolique importée pour le plus grand profit des tours operators et des requins de l'immobilier.
Car la plage de sable bleu ombragée par d'inévitables palmiers ou cocotiers courbés vers une eau cristalline peuplée de naïades court vêtues de raphia et ornées d'opulents colliers de fleurs est un standard de la publicité principalement pour les lieux de vacances et les produits d'hygiène. Quel voyagiste, quel promoteur immobilier ne mobilise-t-il pas aujourd'hui pour son profit l'image de la famille nucléaire (le couple avec deux enfants, un garçon, une fille) dont les silhouettes se découpent sur la façade d'un hôtel de luxe ou sur une superbe résidence de vacances avec son immense piscine à vagues. Ils ouvrent des yeux émerveillés sur la plage rêvée, sur la mer tranquille relayée par un ciel d'un azur sans nuages. Et partout, au premier plan, en arrière-plan, des palmiers, encore des palmiers, toujours des palmiers.
Cette image est tellement prégnante, tellement matraquée par les medias qu'elle est devenue la source d'inspiration centrale des décideurs qui ont la charge d'organiser nos espaces littoraux. Les comités de toute nature (tourisme, aménagement, etc...) qui choisissent les éléments constitutifs de nos paysages constituent autant de caisses de résonance pour cette imagerie omniprésente. Jusqu'aux plagistes qui ont suivi en ornant leurs installations de palmiers peints ou de découpes en contreplaqué mieux armés pour résister à le tramontane ou au vent marin. Et les noms qu'ils donnent à leurs établissements disent la même chose : Miami Beach, Paradise Club, Acapulco Plage…En fin de compte les publicitaires sont devenus les prescripteurs de nos paysages. En promouvant massivement cet exotisme de pacotille ils ont obtenu de réaliser une réplication parfaite des conceptions mercantiles du monde des opérateurs du tourisme de masse. Et voilà pourquoi toutes nos plages finissent par se ressembler et convergent vers un modèle unique. Le plupart des collectivités concernées n'ont finalement pour but que de se conformer aux dépliants des agences de com'…
Logiquement, l'humain a suivi. Quand vient la nuit, le long des baladoirs bordés de palmiers on voit s'installer une théorie de petits métiers parmi lesquels de nombreux étalages abondamment fournis en masques africains, bibelots de bois sculpté, tentures orientales et autres colifichet ethniques. C'est la nouvelle couleur locale d'un monde globalisé...