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Samedi 14.10.2006. 00:00h

Travail, mode d'emploi

Les mots "travail" et "emploi" sont interchangeables depuis plusieurs décennies. Mais alors, si le travail et le mot "travail" existent, à quoi servent l’emploi et le mot "emploi" ? Tout un trava
Travail, mode d'emploi Travail, mode d'emploi

En interrogeant l'imagerie populaire, très souvent sollicitée par les humoristes dont c'est le fond de commerce, on peut pointer au moins un secteur dans lequel ces deux termes sont dissociés. C'est bien sûr dans le service public, et plus précisément dans la fonction publique, que sont puisées les grosses ficelles des blagues les plus faciles et les plus lourdes. Cela va de la cocotte en papier de l'employé de bureau jusqu à la pelle du cantonnier de la DDE qui sert exclusivement à soutenir son menton, en passant par les secrétaires des administrations dont le manucure est l'activité principale et les professeurs qui choisissent la date des grèves afin de réaliser de très beaux ponts voire des viaducs...
La vogue des talk-shows qui a transformé la bande FM en Café du Commerce Universel révèle chaque jour davantage la profonde animosité qui règne envers "ces nantis inutiles qui ne font rien d'autre que gaspiller les impôts injustement prélevés sur les vrais travailleurs qui font 100 heures par semaine et ne bénéficient d'aucune garantie pour leur emploi" (fin de citation), les groupes de paroles organisés où des experts autoproclamés en toutes choses, genre les intervenants de l’émission quotidienne Les Grandes Gueules de RMC, jouent les caisses de résonance populistes, et les libéraux de tout acabit, qui ne sont pas en reste. Parmi ces derniers, certains politiciens français se distinguent en promettant toujours moins d'Etat, moins d'impôts, moins de personnels, moins de charges, etc... De toutes ces croisades menées à peu de frais, avec un excellent retour sur investissement on peut retenir que, finalement, un emploi public n'est pas un véritable travail ; il est simplement "occupé" par un fonctionnaire ou un agent mais il ne donne pas lieu -ou si peu- à une véritable activité productive bénéficiant à la collectivité, à l'inverse des emplois privés, seuls producteurs de richesses.

En parlant "emploi", on évoque le travail avec des gants

Nos responsables élus, qui ratissent toujours large, ne manquent pas, lorsqu'il deviennent ministres ou ministricules, de rendre un hommage appuyé à ces mêmes fonctionnaires désormais exécutants de leur politique. Mais cet hommage n'est jamais que catégoriel. La tartufferie consiste à honorer la catégorie en général en laissant le champ libre au dénigrement de chacun en particulier. L'argument avancé : "la plupart sont de bons serviteurs de l'Etat mais il y a une infime minorité qui ne fait rien". Comme chacun peut appartenir à cette "infime minorité"...
De plus, les rapports de la Cour des Comptes et des émissions de télé racoleuses, surtout sur TF1 et M6, se chargent de labelliser et de populariser des descriptions apocalyptiques. Mais quand on demande aux gouvernants de désigner les secteurs dans lesquels ils préconisent d'effectuer les coupes sombres qui découlent logiquement de leurs discours, on n'obtient que de vagues réponses ou surnagent les termes de "redéploiement, économies d'échelle, départ en retraite, réduction progressive, etc...". Seul le ministre de l’Education français Claude Allègre s'est risqué, en juin 1997, à "dégraisser le Mammouth", avec le succès que l'on sait...
On peut peaufiner cette analyse en utilisant le "carré sémiotique de Greimas", une méthode très simple qui consiste à partir du terme "emploi" puis à le nier, d'où "non-emploi", puis constater que cela fait surgir dans notre esprit le terme "chômage". Réciproquement, si on pose le terme ''chômage" et qu'on le nie on obtient "non-chômage" qui fait surgir "emploi". Emploi et chômage constituent donc un couple oppositif indissoluble de notre culture.
Si maintenant on applique le même traitement au terme "travail" on constate que "non-travail" appelle plutôt une pluralité de termes comme repos, vacances, congé, RTT, oisiveté, retrait, inactivité, etc… Ce jeu d’esprit met en lumière la base sémantique sur laquelle le Café du Commerce s'appuie pour disqualifier les fonctionnaires et agents du service public. Car d'un côté on a une liaison très forte (emploi, chômage) avec laquelle on ne peut jouer ; de l'autre on a un terme relativement libre d'associations susceptibles de disqualifier ceux auxquels elles s'appliquent.
Cela suffit pour mettre au pilori cinq millions de travailleurs qui, en territoire français, sont quotidiennement au service de tous…



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