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Lundi 2.6.2008. 10:14h

Sémiotique de l'archipel

Le maire de Perpignan, Jean-Paul Alduy, voit des archipels partout ! La ville est un archipel de quartiers et elle est aussi un archipel de communautés, la communauté Perpignan-Méditerranée est un archipel de communes…et pour couronner le tout, l'archipel des cultures…Logiquement, il veut mettre des archipels partout ! Non seulement il construit le théâtre de l'archipel mais aussi l'archipel des théâtres. Toute sa philosophie de la ville est dans ce concept* : la société de l'archipel est pour lui une voie moyenne "entre l'intégration-assimilation qui uniformise dans le moule national et républicain et la défense des identités qui glissent vers le communautarisme". Il est donc tout à fait nécessaire de se pencher sur la valeur-signe de cette métaphore si l'on veut mieux comprendre ce qu'il se passe sous nos fenêtres. En fait sa vision conduit à produire l'idée complexe d'un "archipel d'archipels", car si la ville de Peprignan est une île de l'archipel des communes, elle est elle-même un archipel de quartiers et de communautés…

Un concept ambivalent

Pour concevoir un archipel il faut d'abord poser l'existence d'îles, c'est-à-dire reconnaître l'existence d'un territoire discontinu, morcelé constitués par des unités a priori autonomes. Ce sont, par exemple, les villages de l'Agglo, les quartiers ou les communautés de la ville. Ensuite – et ensuite seulement- il faut concevoir une connectivité quelconque qui constitue d'un certain point de vue cette série d'éléments séparés en véritable totalité. Ce sont, entre autres, les lignes de bus, les grandes voies de circulation, les annexes-mairie, les lieux de culte, etc… Un archipel est en conséquence une "totalité multiple" sur laquelle la pensée peut accommoder comme un regard. Voir ou ne pas voir les connexions sont deux visions alternatives qui donnent à voir deux réalités : l'une est discontinue, constitutive et ne perçoit que des éléments séparés, distincts et différents ; l'autre lui est superposée et continue ; elle perçoit les liaisons , les analogies, les caractères communs et fédérateurs.

On voit bien la problématique que génère cette approche : comment gérer simultanément tous ces ordres de réalités puisque toute intervention sur un élément séparé ou sur une connexion retentit immanquablement sur le tout. Par exemple doter un quartier ou une commune d'un équipement prestigieux, supprimer une ligne de bus déficitaire, sur-représenter une communauté dans des instances de pouvoir ou lui assurer un traitement de faveur ont des répercussions immédiates sur la totalité. C'est en quelque sorte la rançon du concept.

Cette rançon il faut la payer certainement si l'on a une vision "angélique" du concept, si 'l'on croit qu'il suffit de le promouvoir pour résoudre magiquement les tensions, aplanir des contradictions et créer un "vivre ensemble" harmonieux et pacifique. Faire danser et chanter ensemble des communautés que tout oppose, historiquement et culturellement, n'efface pas les rancoeurs et les sentiments d'injustice ; on a pu le constater en mai 2005…ce n'était pas l'envers du concept qui s'est étalé de façon aussi violente à la une des medias mais sa face ignorée voire refoulée. La gestion "en archipel" réserve beaucoup de surprises et l'harmonie n'est pas nécessairement au rendez-vous ; ce peut-être aussi le chaos. Tout dépend de la complexion primitive des îles constitutives et donc de la capacité du créateur-gestionnaire à la saisir dans toute leur vérité.

La catalanité à la mer ?

La venue du concept, c'est le moins qu'on puisse dire, n'a pas été préparée…Venant après Perpignan la Catalane gonflée d'Oxygène municipal il est apparu lui-même comme une île isolée d'on ne sait quel archipel de pensées du territoire issues de la réflexion de son promoteur. Pour s'en convaincre il suffit de se demander où est vraiment passée la catalanité, axe central s'il en fut de la communication municipale, dans l'application du concept. Une culture comme une autre ? Ce serait un recul impensable… Certes on peut considérer qu'elle est dans la mer symbolique dans laquelle baignent ce qui reste d'ilôts de catalan dans nos villages…mais dans l'archipel des quartiers ? Et surtout dans l'archipel des communautés et plus encore dans celui des cultures ? Je ne doute pas qu'on veuille lui attribuer la fonction magique de créer du lien là où il n'y en a pas, mais est-elle en état de le faire ? On nage plus dans l'idéalisme que dans la mer verte du développement durable…

En fait, et pour conclure très provisoirement sur un sujet aussi complexe, la carte de l'archipel qu'on nous dessine aujourd'hui ne serait-elle pas un avatar de la carte de Tendre qui connut son heure de gloire au XVII ème siècle ?



* Le concept n'est pas neuf ; il a été mis au goût du jour notamment par le sociologue Jean VIARD dans son ouvrage "La Société d’archipel ou les territoires du village global" paru en 1994. On trouvera une bonne étude dans l'article de Jean-Baptiste Arrault " Du toponyme au concept ? Usages et significations du terme archipel en géographie et dans les sciences sociales" dans la revue L'Espace géographique".




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