En conséquence, on a vu renaître autour de ce club un fort sentiment catalan et la fin de l'auto-odi. De nouveaux modes de penser et d'agir pouvaient se faire jour, à commencer par la pensée de son propre destin. Mais une équipe de rugby ne saurait porter seule le devenir d'un territoire. Certes elle continuera à jouer un rôle central au plan symbolique témoignant de possibilités bien réelles et ouvrant des perspectives impensées. L'USAP a rempli une mission historique, comme instrument d'un "dessein intelligent" porteur d'une nouvelle catalanité. Un catalan nouveau est apparu. On pourrait l'appeler l'Homo Usapiens.
Alors la question est : l'Homo Usapiens va-t-il relayer l'USAP dans la société civile ? Pour y répondre, faisons plus ample connaissance avec lui. L'Homo Usapiens est avant tout un homme (ou une femme) qui sort de lui-même. Il se dégage d'un contexte historique pesant, fait d'inhibitions et frustrations, révoltes ravalées et révérences imposées. Mais c'est aussi un arrivant de fraîche date qui a lié son destin personnel au pays qui lui a procuré le bonheur d'être catalan. Celui-ci n'est pas pour rien dans la fin de l'auto-odi. En n'héritant pas de la culpabilité ambiante il a arboré les couleurs sang et or sans complexe, scandé les slogans, fredonné les chants catalans, aidant les "indigènes" à se décharger du carcan de leur histoire. Comme les autres il s'est montré exubérant, excessif, extrême, exalté, quelquefois excité. Le résultat de cette "alchimie sociale" est cet Homo Usapiens.
Cet homme là, que peut-il faire ? Que va-t-il faire ? Il ne se coulera pas dans le système institutionnel existant. Certes il est intervenu, par le biais des penyes de supporters, dans la campagne visant à chasser l'actuel président du club. Mais c'était seulement pour préserver un acquis. En fait, c'est le bus des joueurs qui porte le mieux la problématique actuelle de l'Homo Usapiens. Car l'inscription "més que un club, una identitat ", clin d'œil appuyé au Barça, est un message à la fois vague, car on sait peu de quoi est faite cette identité additionnelle, et fort, parce qu'il renvoie au sentiment d'appartenance à une communauté de destin liée à un territoire. A travers le bus, l'Homo Usapiens apparaît comme un produit socioculturel complexe alliant tradition et modernité, sur champ d'affrontement sportif à dimension nationale et européenne.
L'Homo Usapiens tourne donc son regard vers le Sud. Il voit la modernité de Barcelone, capitale de l'Europe du Sud, et une créativité dans tous les domaines. Il sait ne pouvoir en tirer que de la notoriété pour le rugby, peu connu au Sud. Et voilà pourquoi on parle depuis si longtemps de l'entrée du Barça dans le capital de l'USAP sans voir arriver le premier euro : l'échange serait trop inégal, l'investissement hasardeux, l'économie à peine symbolique. L'identité en construction au Nord, pour être reconnue au Sud, doit engranger des résultats plus significatifs. Lesquels ? Un titre européen serait l'événement déclencheur, un titre français serait intermédiaire. Il conviendrait alors de faire de la H Cup une priorité. Ce renversement copernicien résoudrait de plus une contradiction. Car, en se marginalisant par la revendication d'une identité catalane, l'USAP induit dans les milieux dirigeants du rugby français des résistances très fortes : mauvaises relations avec les institutions et les medias, bizarreries ou irrégularités dans la gestion proprement sportive notamment dans l'arbitrage. Un ostracisme absent dans la compétition européenne où l'USAP est traitée normalement !
Si le Barça entrait dans le capital de l'USAP advenait, quelles seraient les conséquences ?
On observerait une puissante synergie avec la mise en service du TGV Perpignan-Barcelone, dans une trilogie unissant le symbolique et le réel sur fond de sentiment national bien vivace. Ce serait le début d'un arrimage de fait entre Nord et Sud, une ébauche de reconstitution de la nation historique qui ne dirait pas son nom, un coup de fouet à tous les programmes transfrontaliers en cours ou en projet. Déjà les agents immobiliers se concertent, les politiques se posent des questions, les spéculations de toute nature vont bon train, TGV oblige…L'USAP devenue de fait l'équipe de rugby de toute la Catalogne prendrait une dimension supplémentaire. Elle trouverait non seulement le supplément d'âme qui lui manque peut-être pour occuper la première place mais aussi les moyens pour s'y maintenir. De "locomotive symbolique" elle passerait au statut de garant de la pérennité des relations multiples qui s'établieraient dans tous les domaines. La situation actuelle est un palier, une sorte d'attente endolorie meublée de frustrations et d'espoirs déçus, toujours ranimés par de nouvelles aspirations.
Et tout cela contient dans un seul autobus ! Robert Marty | 09.06.06 [Donnez votre avis]