Logo
rellotge
Jeudi 4 décembre 2008. 05:43h
Fnac_famille_728.gif
nuvols_parcials
Barcelona
sol
Toulouse
nuvols_parcials
Girona
nuvols_parcials
Perpignan

Actu et Société en Catalogne Nord et Sud
Blogs > Robert Marty > L'horreur de soi et l'amour du bourreau


Vendredi 31.3.2006. 00:00h

L'horreur de soi et l'amour du bourreau

Parmi les complexes individuels, une expression fait l'unanimité des observateurs pour définir le passé récent et identitaire du Pays Catalan : "l'autoodi ", ou "l'horreur de soi-même". Explication mus
L'horreur de soi et l'amour du bourreau L'horreur de soi et l'amour du bourreau

On peut dater la naissance de l’autoodi avec l'interdiction en 1700 de la langue catalane mais surtout au moment ou la bourgeoisie Nord catalane s'est résolument et définitivement tournée vers le pouvoir central français. Les nord-catalans des générations suivantes ont pu le vivre jusque vers la fin des années 1960 : ils ont imposé le français à leur parents car tous voulaient bénéficier de l'ascenseur social alors en pleine activité. Ils ont folklorisé les pratiques symboliques afin d'en réduire la charge identitaire (Charles Trenet chantant "Qu'elle est jolie la sardane"), requalifié le territoire historique en "petite patrie" de seconde zone. La cargolade, îlot de résistance ethnique, et le rugby, un sport de combat dans lequel s'est s'investie une sorte de rage codifiée, voilà le reliquat des formes de la catalanité à l'orée des années 1970…Faire oublier qu'on était catalan, voire se le faire pardonner , en savoir cent fois plus sur la vie des indiens d'Amérique que sur les trabucaires (bandis résistants catalans) étaient les préoccupations premières au pied du Canigou devenu le nom d'une pâtée pour chiens dans l'indifférence générale… Et la nuit franquiste n'incitait pas à regarder de l'autre côté de la frontière… L'horreur de soi avait gagné la presque totalité de la société civile…

Toute une population est passée de la honte à la fierté. Comment ?

Aujourd'hui la plupart des voix s'accordent pour constater la fin de l'autoodi. On est fier d'être catalan là où on était clairement horrifié ou sourdement honteux. Comment cela a-t-il été possible ? Pour le comprendre, il me semble indispensable de coupler l'autoodi avec le concept symétrique d'amour du bourreau, encore appelé syndrome de Stockholm, deux faces d'une même réalité en mouvement. Je décrirai ce concept par un chiasme, figure de rhétorique dotée d’un croisement de termes. Le syndrome de Stockolm est un attachement paradoxal qui lie un otage à son ravisseur, y compris dans les rapts avec violence. Certains otages arrivent à épouser la cause de leurs ravisseurs et même à les épouser tout court : ce fut le cas précisément après le hold-up du Crédit Suédois de Stockholm en août 1973. Le cas de Patty Hearst est l'un des plus célèbres.
Frédéric Elies décrit la trame du scénario comme suit : "Coupés du monde, affaiblis par le choc de la séquestration, les otages développent peu à peu un sentiment de confiance, puis de gratitude envers leurs ravisseurs, et en viennent à envisager le fait de leur avoir laissé la vie sauve comme un don d'amour. La voie est alors libre pour un véritable gavage idéologique facilité par la dilution de tout sens critique." Par métaphore on appréhendera l'autre face de l'autoodi : oui, on nous a séquestrés dans un coin de l'hexagone sans fenêtre sur le monde ; oui, nous avons éprouvé de la gratitude en émargeant aux valeurs humanistes de la république; oui, nous sommes conscients que nos ravisseurs auraient pu éradiquer toute trace de catalanité ; oui, nous avons collectivement perdu notre sens critique jusqu'à accepter de n'exister spécifiquement qu'à travers un "accent catalan" que nos appareils phonatoires n'arrivent pas à faire disparaître. Oui , nous avons tenté de néantiser un moi "catalan" constitutif d'une communauté de destins et nous lui avons substitué un moi "républicain" plein d'amour immodéré envers la république, le meilleur et le pire, sans discernement.
Sans discernement, car tout ceci est un peu exagéré. Mais pas trop, car le gavage idéologique a consisté à nous couper les voies d'une existence ambivalente, à nous enfermer dans une alternative "être français à 100%" ou ne pas être. La première exigence du ravisseur a été d'obtenir le renoncement à l'identité héritée et il a sans arrêt distribué des profits -pas seulement symboliques- aux meilleurs élèves, chouchoutant les plus méritants. Comme Elies on posera donc la question : "Cet amour et cette soumission ne seraient-elles pas une stratégie de survie ? ". Les Nord-catalans se sont-ils précipité dans l'ascenseur social, ont-ils développé un autoodi de surface destiné à donner des gages, conservé ou créé quelques points d'ancrage (rugby, folklore, institutions culturelles de maintenance de la langue, pratiques ethniques) en attendant des jours meilleurs ? Ont-ils parié sur la permanence des repères symboliques immuables du territoire : le Canigou comme fédérateur, la plaine du Roussillon un giron ouvrant sur la mer, le réseau serré des paysages, des monuments, des lieux de mémoire ? Tous symboles générateurs en continu d'émotions spécifiques, peut être vagues mais fortes, capables d'entretenir la conscience identitaire et aussi de la faire naître chez nombre de nouveaux arrivants. Et voilà qu'aujourd'hui, l'inversion des situations économiques de part et d'autre des Pyrénées, l'émancipation continue de la Catalogne Sud, les politiques régionales de l'Europe selon le principe de subsidiarité favorisent les programmes transfrontaliers et recréent de facto des liens rompus entre des aires abusivement coupées en deux par l'histoire. De surcroît l'Europe a doté la Catalogne d'une monnaie unique ! Une revendication qui aurait nécessité une réunification préalable et qui est advenue sans même être formulée ni pensée ! Et demain le TGV dévorera les séparations dans l'espace et dans le temps !
Rien d'étonnant alors si l'on assiste aujourd'hui "au grand retour du catalan", signalé par Laurent Joffrin dans Le Nouvel Observateur n° 2064 du 27 mai au 2 juin 2004. Il est donc peut-être temps de liquider le paradoxe de l'autoodi en remettant les mots à leur place…

Alors, voici revenu le temps de l'horreur du bourreau et de l'amour de soi ! Robert Marty | 31.03.06 [Donnez votre avis]



Commentaires


Aucun commentaire sur cette article

loading


Commentaires

Votre commentaire, envoyé avec succès, sera validé très bientôt.
loading

Les commentaires liés aux informations publiées par La Clau engagent exclusivement la responsabilité de leurs auteurs et ne sauraient en aucun cas engager la responsabilité de La Clau.
© la-clau.net, 2006-2008
Crédits | Mentions légales | PUBLICITÉ | CONTACT