Superbe élan de générosité, redécouverte du lien social, irruption de la solidarité dans un monde dominé par l'individualisme pour les uns ; charity-business, grande messe médiatique, manipulation éhontée de la crédulité humaine, soutien implicite du désengagement de l'Etat dans la Santé Publique, pour les autres. Je donne de l'argent, je donne de ma présence active d'un côté ; j'ai déjà donné, arrêtez de me culpabiliser, de l'autre… Tout est dit, et la permanence du Téléthon, devenu une véritable institution-marronnier, montre bien l'inutilité d'ajouter une couche analytique d'un côté ou de l'autre. Pourtant, le nombre de ceux qui ne donnent rien ou qui ne font rien est sans commune mesure avec le nombre des participants. Qui sont réellement ces absents du Téléthon ? Sont-ils des réfractaires conscients ou bien existe-t-il une troisième catégorie à débusquer ?
Les bons : ils donnent, ils font.
En dehors des bons sentiments à l'évidence toujours présents (comment pourrait-il en être autrement ?) il doit y avoir une dimension individualiste-hédoniste puisque c'est une dominante actuelle de notre société. Cela signifie que s'il y a don (d'argent, de soi-même) il doit y avoir un contre-don, autrement dit un échange symbolique sous-jacent. Pour l'argent on dira qu'on s'achète une bonne conscience ; pour les "performances", quelles qu'elles soient, on dira qu'elles procurent ce fameux quart d'heure, sinon de gloire, du moins de visibilité sociale, à quelques millions de personnes ou d'associations. Il se vérifierait, une fois de plus, que les institutions qui perdurent sont fondées sur le mode de l'échange. On peut choisir l'un ou l'autre mode (choix non exclusif). Donner, c'est plus facile. On s'inflige une sorte d'impôt volontaire fléché et abondé par l'Etat. Faire, cela concerne ceux qui préfèrent s'impliquer physiquement, le dépassement de soi et ceci dans la durée. Donner ou faire c'est alimenter l'institution, l'empêcher de se réifier en injectant chaque année argent frais et/ou énergie vitale.
Les mauvais : ils ne donnent rien, ils ne font rien.
Ne rien donner, ne rien faire, cela n'exclut pas les bons sentiments ; cela dénote simplement l'absence de tout intérêt pour ce mode d'échange. La bonne conscience ? Ils l'ont déjà acquise par d'autres voies, comme par exemple l'action associative ou syndicale ou politique effectuée à longueur d'année. Il y a aussi le sentiment qu'une meilleure utilisation de l'impôt voire une augmentation devrait pourvoir à ce besoin social. Un "j'ai donné une fois pour toutes", une variante du "j'ai déjà donné"… Pour ce qui est de la visibilité sociale, ils l'ont déjà acquise dans leur vie personnelle, ou bien elle ne présente aucun intérêt pour augmenter leur bonheur privé. Enfin, ils peuvent jouir de la simple consommation d'un spectacle qui trente heures durant expose complaisamment le malheur des autres. Il peut leur procurer gratuitement, par le truchement d'un sentiment de non-malheur personnel, une sorte de satisfaction égoïste de ne pas être frappé eux-mêmes par la malédiction génétique. Un sentiment qui peut être consommé tel quel, en direct…Un peu culpabilisant tout de même… Alors ils zappent aux moments forts de la manipulation émotionnelle. Là où les autres prennent compulsivement leur téléphone pour inscrire la promesse qui va faire tourner le compteur de la bonne conscience nationale, ils fuient la mauvaise foi sartrienne qui les envahit. Ne pouvant être dupes de leurs propres mensonges (comment croire à une compassion qu’ils savent être fausse ?) ni être assuré d'être imperméables aux raisons qu'ils allèguent (comment rester insensible à ce spectacle dérangeant ?) ils empoignent brusquement leur télécommande pour aller voir ailleurs s'ils y sont.