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Vendredi 18.8.2006. 00:00h

La transhumance des veaux

"Les Français sont des veaux !" selon De Gaulle, et les départs ou retours de vacances sont un marronnier qui reprend chaque année la métaphore facile de la transhumance. En soudant ces deux métaphores naî
La transhumance des veaux La transhumance des veaux

S'il est vrai que le général De Gaulle, cruellement déçu par les Français, a prononcé ce jugement péremptoire et désobligeant, figurant dans les best of des petites phrases assassines, le résultat provoqué par la greffe sur les migrations estivales des Français vers leurs lieux de vacances est fortement "imageant", c'est-à-dire propre à suggérer des images mentales nettes et bien formées. En effet, le terme "transhumance" rend d'emblée présent à notre esprit un large et long troupeau d'innombrables brebis serrées les unes contre les autres, occupant la largeur d'un chemin montant caillouteux, précédé d'un berger muni de son indispensable bâton, couverture sur l'épaule et havresac en bandoulière, accompagné de chiens excités qui ramènent inlassablement les égarées et les gourmandes attardées vers la masse, le tout dans une explosion de lumière de soleil couchant. Mais dès que l'on perçoit le terme "veaux" une substitution s'opère, les brebis disparaissent remplacées par des veaux et du même coup se produit un changement d'échelle : le berger devient un géant et les chiens deviennent des molosses… Or, toute métaphore superpose une réalité que l'on veut décrire et un objet transitionnel auquel on emprunte des éléments de la description. Ce sont donc ces veaux fugitivement entr'aperçus qui s'effacent pour laisser place à ces braves Français : le chemin est devenu autoroute, le soleil cagnard et la poussière s'est muée en tremblotement d'un air surchauffé... Mais où sont passés les chiens et le berger ?

Là est l'intérêt de la métaphore ; superposant deux réalités elle pousse à donner corps dans l'une à des entités qui figurent seulement dans l'autre. Des entités correspondantes sont alors sollicitées, fortement et en l'absence d'entités concrètes, et nos esprits n'hésitent pas à faire appel à des abstractions. Très souvent ce sont d'autres métaphores qui seront rappelées à la conscience ; ici c'est la métaphore du berger-guide (d'un peuple, d'une communauté) et du chien de garde (d'un système, d'une catégorie sociale) qui s'impose à l'esprit.

Qui sont ces bergers et ces chiens de garde qui mènent la foule vers les lieux de vacances ?

Car les destinations estivales sont des lieux où règne une abondance de biens et un mode de vie en tous points comparables aux riches prairies des estives… Un simple coup d'oeil sur les étalages des kiosques à journaux aux approches de l'été nous apportera immédiatement la réponse... Car on y voit s'étaler à longueur de couverture l'avalanche des prescriptions concernant pêle-mêle : le pré-bronzage printanier, les crèmes solaires, le tour de taille à réviser, les destinations à la mode, les amours de vacances, la voiture à préparer, les conseils routiers et autoroutiers, les périodes à éviter, etc. Autant de messages impératifs relayés par d'innombrables écrans de publicité télévisée et d'émissions ad hoc. Bref, les medias sont aussi les bergers de nos vacances... Mais ils en sont aussi les chiens de garde car ils sont prompts à menacer de stress à venir, de désert urbain caniculaire et de pâleur honteuse à la rentrée tous ceux qui ne prendraient pas la route. Car tous ces pacages de béton du bout de la route doivent être rentabilisés. Les centaines de kilomètres carrés bétonnés sur nos côtes par la mission Racine, programme d’état développé dès 1960 par… De Gaulle, doivent être occupés au plus vite et au plus tôt. Tout l'hiver les officines touristiques ont préparé des nourritures terrestres et célestes destinées à donner corps aux salades des magazines, en feuilles ou en mots…

On pourrait se désoler de voir chaque année le troupeau inconscient et soumis, toujours aussi nombreux et déterminé. Mais ceux-là même qui acceptent sans broncher ce guidage estival ont alimenté au printemps les cortèges anti-CPE, ils ont renâclé à l'Europe vers laquelle les mêmes bergers ont tenté de les conduire à coups de bâton aidés par les chiens de garde... du capitalisme.

Alors finalement s'ils se laissent ainsi faire c'est peut-être parce qu'une fois rendus, lorsqu'ils seront enfin sur la plage, les doigts de pied en éventail, ils rumineront quelque coup d'éclat pour réussir leur rentrée sociale.



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