Lundi 30.6.2008. 10:14h
Dans l'espace politique on entend beaucoup parler de gauchisme. La signification d'un terme devant être recherchée dans ses usages*, j'en examine rapidement les emplois les plus récents, qui l'utilise et les circonstances dans lesquelles il apparaît.
Un peu d'histoire
La signification du terme a subi d'importantes dérives depuis que Lénine l'a immortalisé en le qualifiant, dans un texte resté célèbre, de "maladie infantile du communisme". A l'origine il semblait réservé aux débats entre gauche "rationnelle et réaliste" et une gauche extrême irrationnelle et aventureuse, pressée de révolutionner la société et d'en finir avec le capitalisme. Puis, et singulièrement depuis mai 68, gauchisme est devenu synonyme de contestation. On a qualifié indifféremment de gauchistes des militants révolutionnaires appartenant à des familles politiques pourtant très précisément typées (trotzkystes de toutes obédiences, maoïstes, conseillistes, autonomes, anarchistes, etc…). Aujourd'hui, on classe sous cette étiquette tous les mouvements qui remettent en cause les sociétés actuelles, leur organisation comme leur fonctionnement, les relations entre les sexes comme les modes de production et la protection de l’environnement. Curieusement on le retrouve aujourd'hui dans la bouche des politiciens de droite alors que c'était jusqu'ici une invective réservée aux marxistes. Selon le Premier ministre, la gauche fait "régner dans le pays à l'occasion des municipales", un "climat de quasi-guerre civile", "en particulier avec ces attaques ad hominem", ce qui équivaut à une accusation de gauchisme. Mais le "gauchisme" est devenu aussi l'affaire de la gauche "de gouvernement". Signe d'une certaine inquiétude, les socialistes ont créé un groupe spécial, composé notamment d'anciens trotskistes passés au PS, chargé de suivre la création du "NPA," le nouveau parti "anticapitaliste" créé par la LCR.
Gauchisme, radicalisme et politiquement correct.
J'observe que les deux premiers termes, s'ils ne se recouvrent pas exactement, tendent fortement l'un vers l'autre. Plus précisément c'est l'extension du gauchisme qui tend à englober tout ce qui relèverait plutôt du radicalisme, cette attitude qui refuse tout compromis en allant jusqu'au bout de la logique de ses convictions, lorsque ces convictions remettent en cause l'ordre établi. J'exclus bien entendu le radicalisme de droite (qui se présente aujourd'hui comme la droite "décomplexée") et j'exclus aussi, bien évidemment, le "radicalisme" ornemental des divers partis "radicaux". Le contexte de la globalisation et les nécessités hégémoniques des idéologies néo-libérales qu'il entraîne sont les moteurs de ces évolutions sémantiques.
Sans compliquer exagérément le propos en passant à un jeu "à trois", il faut aussi évoquer le "politiquement correct", cet ensemble de discours et de pratiques conçues pour ne déplaire à personne et pour escamoter toute difficulté par le recours à l’euphémisme mais dont le principal effet est de rejeter dans le radicalisme, voire le gauchisme les discours et pratiques qui sont "en dehors". C'est la forme achevée de la manipulation des esprits car il dépossède de leur identité sociale celles et ceux dont le capital culturel ne permet pas d'en objectiver les ressorts. La possibilité pour un esprit de concevoir toute subversion politique, c'est-à-dire la rupture du contrat tacite d'adhésion à l'ordre établi dont il a hérité dans son berceau, s'en trouve irrémédiablement exclue. La pensée hérétique, celle qui pourrait exploiter la possibilité de changer effectivement le monde social en changeant les représentations de ce monde dans les esprits façonnés à le considérer comme "naturel", est renvoyée à la billevesée, l'utopie sympathique mais irréaliste et de ce fait dangereuse, voire à l'idéalité pure sans possibilité d'incarnation. Etre politiquement correct aujourd'hui, c'est appeler gauchisme tout radicalisme.
Pour conclure provisoirement…
Finalement ce que vise aujourd'hui le terme "gauchisme" employé comme il l'est, c'est l'annihilation de l'esprit critique, c'est la folklorisation de toutes les pré-visions alternatives du monde (celles qui disent "qu'un autre monde est possible"), c'est rendre impossible la subversion cognitive qui mobilise la pensée scientifique au service du bien commun.
Pour tout dire, j'ai construit mon propos afin d'illustrer sur le seul terme "gauchisme" que les vieux mots peuvent toujours servir, y compris pour enterrer les aspirations des peuples.
*une profession de foi pragmatique…