Le festival Visa pour l’image à Perpignan peut à première vue apparaître comme un parfait artefact. Aucune tradition, aucune gloire locale ne prédestinait notre ville à devenir le rendez-vous mondial annuel du photoreportage. Cependant l'opération de communication engagée au prix fort il y a 18 ans par la municipalité de Paul Alduy avec le support déterminant du groupe Filipacchi, de Paris-Match et du magazine Photo a connu le succès que l'on sait. En quelques jours et quelques soirées les professionnels viennent régler leurs affaires en famille, font voler la poussière en quelques lieux patrimoniaux et se quittent en se donnant rendez-vous à l'année prochaine. La ville assure l'intendance…L'idée de créer une école du photojournalisme a été avancée... et rejetée avec vigueur voire mépris par Jean-François Leroy, le directeur historique, au motif que le photoreportage cela ne s'apprenait pas… Dommage pour le retour sur investissements…
Le pittoresque du quartier Saint-Jacques de Perpignan
Pour être objectif, il faut peut-être prendre en compte une vraie cause efficiente à l'installation et à la pérennisation de Visa pour l’Image. Car si Perpignan n'a jamais été un lieu de départ pour de grands reporters sillonnant la planète, il a souvent été et est encore un but prisé par nombre d'entre eux. Nombreux sont ceux qui ont capturé le quartier Saint Jacques et ses ruelles, son linge aux fenêtres, ses enfants nus jouant dans le ruisseau, ses mères gitanes vêtues de noir marchant trois pas derrière de jeunes blondes évaporées parées comme des châsses... Finalement, le pittoresque saint-jacquois est probablement la seule connexion réelle avec le photojournalisme qui répondrait au pourquoi de ce festival dans la ville nommée.
Au fait, à quoi sert le photojournalisme ?
La question est vieille comme la photographie. Le photojournalisme a ses martyrs tués en témoignant d'horreurs ignorées et connues seulement grâce à eux, ses héros et ses brebis galeuses chasseurs de scoops à vendre au plus offrant. Par bonheur, les pipols sont marginaux à Visa. En revanche les grands témoins des misères du monde sont omniprésents. Cette misère que la politique ne peut accueillir sur le territoire national français, Visa pour l’Image l'accueillera, la donnera à voir, l'esthétisera, la magnifiera : enfant terrorisé perdu sur une route du Vietnam en guerre, mère implorant le ciel en serrant son enfant mort dans ses bras, l'émotion est toujours au rendez-vous, primée, encensée, glorifiée.
Emotion de la misère, misère de l'émotion
Visa pour l’Image représente la quintessence de la société consumériste émotionnelle. On y recrée un rapport individuel distancié et dépolitisé aux misères de l'année passée, réactivées par la représentation sérialisée des évènements marquants… marquants, le mot est plus que juste, car les spectateurs portent des marques. On les ravive et l'année devient une collection de marques… Les causes, les responsabilités, même si elles sont évidentes, sont voilées ou tout simplement évacuées. Car la photo a enregistré le fait, le fait est là, devant vos yeux… Il vous a ému ? Faites avec… Dans l'espace dépolitisé de Visa, il n'y a place que pour l'émotion…
Le registre émotionnel présente tous les avantages pour ce type de manifestation comme pour bien d'autres. Rassemblant sans frontières il assure ce maximum d'audience tant recherché. Le but n'est pas, le but n'est plus, de distribuer de la bonne conscience à peu de frais. Les mass medias ont depuis longtemps perdu leur fonction d'imposition des significations et de rappel des devoirs envers autrui et les grands collectifs. Ils sont aujourd'hui au service des âmes individuelles endolories par les évidences des misères du monde. Offrir quelques instants de compassion dans le présentisme ambiant c'est soulager passagèrement cette vague culpabilité individuelle qui ronge encore la recherche effrénée des bonheurs privés. Visa pour l’Image, le Photothon de la misère du monde ?