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Blogs > Robert Marty > Merci les ch'tis !


Lundi 26.5.2008. 13:23h

Merci les ch'tis !

Je n'ai pas vu le film…Cela n'enlève aucune crédibilité aux propos qui vont suivre et je dirai même que c'était une condition a priori pour en préserver la rigueur puisqu'ils porteront uniquement sur le phénomène "Bienvenue chez les ch'tis" tel que j'ai pu l'appréhender au travers des commentaires et des analyses dont celle de mon excellent collègue Dominique Sistach. Si je reconnais la pertinence de son point de vue c'est juste pour en faire le moment du négatif d'une dialectique et je le taxerai volontiers de "binaritude", pour rester dans l'air du temps…

Le pragmatisme authentique nous apprend que la signification d'un concept ou d'un événement se lit dans ses conséquences pratiques. Or, je constate que la référence au succès du film est omniprésente dans les argumentations ou commentaires (positifs ou négatifs) relatifs au vote des députés et sénateurs qui ont adopté l'inscription des langues "régionales" dans la Constitution. Quelques exemples :
- "'Bienvenue chez les ch'tis' n'est pas un phénomène cinématographique mais un phénomène sociologique", affirme Marc Le Fur (député UMP).
- « Ca a l'air glamour comme ça, décrypte Yvonne Bollmann, auteur de La Bataille des langues en Europe (Bartillat) On pense aux Cht'is, au charme de nos terroirs. En réalité, ces textes cachent une politique beaucoup plus sombre qui met en danger l'égalité des droits né de la révolution française. »
- et pour Le Pen : "Le succès des Ch'tis, c'est la décadence de l'esprit français".

Je soutiens donc la thèse selon laquelle ce succès est la cause efficiente et le déclencheur de l'adoption surprise de l'amendement sur les langues "régionales".

Sur le phénomène sociologique.

Le retour sur les "terroirs" n'est pas la manifestation frileuse d'un repliement sur soi devant les défis de la mondialisation mais s'explique comme une réaction salutaire aux excès et aux destructions du capitalisme de consommation dans sa phase hypermoderne telle que la décrit Gilles Lipovetsky*. Ce recul apparent marque le désir d'un retour raisonnable à une époque antérieure où l'on pouvait consommer, entre autres, sans ruiner sa santé ou plonger la planète dans un chaos irréversible, un temps où la totalité des rapports humains n'étaient pas encore marchandisés. La figure d'un Narcisse de la post-modernité, hédoniste, consommateur débridé et sans entraves, cède aujourd'hui la place à un Narcisse anxieux des conséquences de ces débordements et désireux de reprendre en main des processus que le capitalisme néo-libéral emballe chaque jour davantage.

Sur le phénomène politique.

Il faut aussi prendre en compte l'influence très prégnante, car déjà ancienne, de la construction européenne au travers du principe de subsidiarité dont les effets cumulés ont facilité et facilitent de plus en plus la résurgence des nations historiques frontalières divisées en des temps anciens ainsi que des provinces de l'Ancien Régime. La raison est toute simple : ces nations ou provinces, si elles existaient comme telles avant la période moderne ouverte par la révolution industrielle, c'est précisément parce qu'elles satisfaisaient en leur temps et pourrait-on dire, "naturellement", au principe pragmatique de la subsidiarité. Bien entendu ce principe n'opérait pas comme aujourd'hui, mais sa mise en œuvre dans une économie très fortement tertiarisée entre en résonance avec les fondamentaux géographiques, historiques et socio-culturels toujours présents même si c'est sous des formes très atténuées et dégradées (par exemple des langues devenues dialectes patoisants).

Pourquoi aujourd'hui et pourquoi les ch'tis ?

Les considérations qui précèdent montrent que les conditions étaient réunies pour une émergence sociale, c'est-à-dire qu'un possible peu probable était devenu au fil du temps un possible très probable. On peut en donner une bonne image avec le phénomène physique de surfusion de l'eau. On sait que l'eau pure peut rester à l'état liquide à des températures largement inférieures à 0° et se solidifier brusquement au moment de l'introduction d'une impureté. Cet effet est à l'origine d'une anecdote célèbre, rapportée par Hubert Reeves : «Malaparte raconte la mort dramatique d’un millier de chevaux russes dans les glaces du lac Ladoga, pendant l’hiver 1942. Pour échapper à un feu de forêt provoqué par les bombardements aériens, les chevaux se précipitent dans le lac. Malgré la vague de froid récemment arrivée, l’eau est encore liquide. Pendant que les chevaux, la tête tendue hors de l’eau, nagent vers l’autre rive, il se fait un grand bruit. L’eau gèle subitement, enfermant les bêtes dans une gangue de glace. Le lendemain, le soleil illumine les crinières rigides, couvertes de glaçons transparents. Immobilisée, chaque tête est une sculpture, dont en d’autres circonstances, on eut admiré la beauté.». J'y verrai volontiers une allégorie du phénomène "Bienvenue chez les ch'tis" dans laquelle la société en surfusion muerait brutalement vers une nouvelle forme d'organisation sociale "régionalisée". Les ch'tis, probablement les plus touchés par les effets de la globalisation, affolés par les perspectives les plus noires qui s'accumulent, auraient provoqué la venue à la conscience collective de la nécessité urgente de mettre en phase pays réel et pays légal.

Comme l'eau la conscience aurait fait prise…Grâce aux ch'tis une nouvelle France "régionale" a émergé…Les Catalans ne s'en plaindront pas…Mais pour rendre vraiment justice aux ch'tis il convient d'écarter le terme "impureté" de ce propos et peut-être même en inverser le sens car c'est eux qui pourraient être les purs de l'Histoire…


*voir par exemple Les temps hypermodernes (Grasset)




Commentaires

#1. François 30.5.2008. 17.22h

T'as pas vue le film?!... T'es bien le seul. Y'a des Ch'tis sympas. Regarde: Esteve...


5 !10 !20 !Tous
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