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Vendredi 23.5.2008. 10:20h

Social, sociétal

Ma qualité d'acteur local de mai 68 m'a valu d'être sollicité essentiellement comme témoin par plusieurs medias locaux. Mais comme l'essentiel de Mai 68 s'est passé, ici comme ailleurs, dans les têtes, j'ai été conduit a commenter des objets immatériels (idées, pensées, opinions de l'époque ) plutôt que des comportements qui ont été, somme toute, d'une grande banalité et sans grandes conséquences pratiques (manifestions répétitives et tours de ville, réunions interminables et vociférations diverses ). Cependant, j'ai constaté que, peu à peu, je me mettais spontanément à faire une distinction de plus en plus précise entre un mai 68 social ( celui des travailleurs ou futurs travailleurs ) et un mai 68 sociétal ( celui de la rupture des jeunes générations avec la société disciplinaire liée à l'ouverture à de nouveaux modes d'existence rendus possibles par le développement des sciences et des techniques et l'évolution des mentalités qui en résultait ). D'où mon interrogation sur ces deux termes qu'il m'arrivait d'employer quelquefois comme synonymes et d'opposer dans certains contextes. En fait je réservais de préférence le terme "social" à tout ce qui concerne les relations entre les individus et les institutions qui règlent leurs conditions matérielles d'existence présentes ou à venir ( ainsi l'école est dans le social puisqu'elle détermine assez largement la place dans le système des revenus ) et j'employais "sociétal" dans tous les autres cas lesquels, in fine, pouvaient se ranger sous la bannière des "styles de vie" ("jouissez sans entraves" "il est interdit d'interdire", "sous les pavés, la plage",…). Un rapide coup d'oeil sur la littérature disponible montre bien la confusion ambiante sur les extensions respectives des deux termes. Ils sont synonymes pour certains, et pour d'autres le sociétal apparaît comme une extension "moderne" du social ( c'est le cas d'un séminaire de l'ENA* qui range sous ce terme tout ce qui concerne les relations des entreprises avec leur environnement économique au sens le plus large )
Aujourd'hui je serai donc enclin à aborder mai 68 en procédant a priori à la distinction suivante :
-        est "social" tout ce qui est relatif aux rapports entre les différentes classes ou catégories sociales
-        est "sociétal" tout ce qui concerne les comportements quotidiens, la façon de vivre certaines valeurs productrices de distinctions visibles (des marqueurs sociaux), c'est-à-dire, en gros, la façon dont les individus dépensent les revenus dont ils disposent.
Ces énoncés montrent sans ambiguïté une dépendance entre les deux termes dans la mesure où l'on peut seulement aux styles de vie permis par les moyens dont on dispose. Très peu de personnes sont en capacité de passer leurs vacances sur un yacht de grand luxe…En fait la dépendance résulte et traduit la position de chacun dans la hiérarchie sociale, mais il est important de voir qu'il ne s'agit pas d'un lien mécanique car des revenus très différents peuvent déterminer des styles de vie identiques ( tout le monde porte des jeans ) et réciproquement des styles de vie analogues peuvent correspondre à des revenus très inégaux (un SDF peut avoir un téléphone portable et arborer un diamant à l'oreille).
Alors je peux maintenant dire que mai 68 fut une révolution sociétale et une mise à jour sociale car si les styles de vie furent bouleversés, tout le monde en conviendra, les grèves débouchèrent sur des remises à niveau salariales, importantes certes, mais avec une très faible incidence sur l'organisation du travail et les modes de décision politiques. Et je peux aussi conjecturer que, sur les 40 ans qui ont suivi, la révolution sociétale a ouvert la voie à un courant libéral-libertaire qui a promu l'individualisme "démocratique" prolongeant à son profit ces bouleversements dans une nouvelle radicalité au service de buts hédonistes, essentiellement pour ceux qui en ont les moyens. Chacun étant libéré de ses entraves est censé devenir le législateur de sa propre vie et devient ipso facto responsable de son malheur social.
Dès lors nous voilà plongés dans la révolution néo-conservatrice, l'argent-roi, le bling-bling, la solidarité à minima, la "réforme" en forme de reprise des acquis. L'hyper-présidence qui en est la clef de voûte constitue un formidable accélérateur de ce phénomène. Comme dans le même temps on a observé, par exemple, qu'en dix ans, du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, ce sont 10 points de PIB qui ne sont plus allés aux salaires dans la somme des richesses créées mais aux profits, il est fort possible qu'advienne sous peu une nouvelle remise à niveau qui sera d'autant plus forte que la précédente remonte à 40 ans.
Il ne nous resterait plus qu'à en guetter l'émergence…
* http://www.ena.fr/index.php?page=ressources/rapports/dialogue/societal



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