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Blogs > Pierre Cabratosa > À Céret ou ailleurs, la dérive des bodégas


Samedi 28.7.2007. 00:00h

À Céret ou ailleurs, la dérive des bodégas

Sympa et festive, la bodega, née comme l’aventure de l’aéropostale façon Mermoz et Saint-Exupéry, rime avec féria. Mais elle a vite pris un rythme d’Airbus A380, avec un max de kérosène. V
A Céret, jusqu'à 6000 litres de bière par bodega A Céret, jusqu'à 6000 litres de bière par bodega

C'est un temps que ceux de 20 ans ne peuvent pas connaître. En 1987, une bande d’amis aficionados, amoureux du toro bravo, à la recherche d’un idéal "torista", et lassés des corridas formatées, mettent la main à la poche pour organiser la première corrida de l’Association Des Aficionados Cérétans (ADAC) à Céret. Le maire, Henri Sicre, se fait emprunter son tracteur et sa remorque, transformée en bodega itinérante et festive : un pari, comme le premier avion qui a traversé la Manche. Toute la ville, même les patrons de café, est enthousiasmée. En 1988, les bodegas des associations sportives prennent leur place pour le plus grand plaisir de la mairie qui s’économise en subventions. Les professionnels les acceptent avec plaisir car elles animent la ville, car aussi le gâteau est gros lors de ce temps des cerises.

De l’anarchie à la réglementation

Le ciel est dégagé et de nouvelles compagnies - pardons, bodegas- apparaissent sur le marché : "Bodega des amis de", "des Catalans pour ceci, contre cela", "de défense du yucca" ou "de la crème catalane". Les cafetiers et restaurateurs doivent préserver leur coefficient, alors le demi de bière passe à 10 francs, la sous-paella et les gambas surgelées d’origine inconnue s’invitent à la féria. Il est temps de réguler le trafic, non pas par les pros, procédé légitime, mais par les bodegas elles-mêmes, selon une sélection simple : "Tu es de Céret ?". C’est la préférence municipale. Cet écrémage effectué, les compagnies nationales, pardon, les bodegas céréto-cérétanes, continuent de prospérer et deviennent parfois des entreprises de spectacle avec emploi de bénévoles, sans charges, et une partie des achats non-déclarée. Les cafetiers professionnels, après avoir baissé leurs prix et donc leur marge pour suivre le mouvement, transforment radicalement leur outil de travail pour deux jours en pleine saison : ils achètent du matériel, embauchent des extras, pour, au final, payer les charges engendrées par tout ces frais supplémentaires… Et on continue.

48.000 € en un seul week-end

Dès 1995, le temps des records s’impose, comme dans l’aéronautique : toujours plus haut, toujours plus gros. 200 fûts de bière en un week-end, pendant plus de 10 ans… Et la fierté de ce jeune grandàs, déchiqueté, juché sur un comptoir, brandissant le 200ème fût de 30 litres, vide, devant une foule en délire, et éructant "200 fûts, le record !". Calcul : 30 litres (soit 120 demis de 25 cl) multiplié par 200 fûts, cela donne 24.000 demis ! Avec l’actuelle progression de la reconnaissance de l’alcoolisme en tant que maladie, la prévention et les contrôles à chaque rond-point, ce record sonne comme une épidémie. Mais surtout, 24.000 demis à deux euros, cela donne tout de même 48.000 € ! Un chiffre d’affaire à faire pâlir un professionnel. On peut pondérer ce chiffre en se rappelant que l’on rince pas mal lors des férias, mais sans oublier que les bodegas ne vendent pas que de la bière…

Le temps des grosses compagnies

Une bonne moitié des "compagnies des bodegas" continuent encore à grossir en 2007, d’autres ont disparu. Les survivantes se diversifient pour certaines, elles sortent des compils de musique de féria, fabriquent du merchandising qui pousse à la consommation, vendent des gobelets recyclables. Stratégie de notre époque, elles rachètent leur conscience en distribuant quelques dons à de bonnes causes, en organisant des spectacles gratuits hors saison estivale. Mais, comme dans l’affaire Airbus-EADS, qui symbolise l’évolution de l’aéronautique moderne, les nouvelles bodegas sont des entreprises qui ont décollé, leurs caisses sont bien remplies, mais les professionnels et leurs salariés sont restés au sol. Quant au tracteur du maire, il vient de vivre sa dernière année de bodega car ceux qui la tiennent, doux rêveurs qui n’ont ni gagné ni perdu d’argent, ont décidé de raccrocher. C’est la fin du sympa, du festif, du spontané.



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