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Blogs > Pere Cabratosa > Avec la télémigration, le Nord aspire le Sud !


Vendredi 16.2.2007. 00:00h

Avec la télémigration, le Nord aspire le Sud !

Avant la globalisation télévisuelle, l’émigration était régionale et coloniale… Mais l’irruption de l’image dans les foyers produit les mêmes effets, dans la région du Vallespir en 19
Avec la télémigration, le Nord aspire le Sud ! Avec la télémigration, le Nord aspire le Sud !

De 1967 à 1977, j’étais petit, et je vivais du Pagnol sans le savoir. J'habitais Coustouges, tout en haut de la région catalane du Vallespir. Des cabanes du puig aux séances d’escalades du roc jusqu'à nos virées nocturnes au cimetière, c'était le temps de la liberté et du ’’Hé bè, le toit de la maison ne va pas te tomber sur la tête !’’. Une odeur de colle forte, enivrante, flottait dans l’air des rues, parsemées de bouts de tissus et de chutes de semelles. On fabriquait encore les vigatanes devant sa porte. Le soir venu, on sortait les chaises et allons-y les xipots, ces commérages qui assurent la sociabilité de village. On rentrait quand c’était fini.

En 1977, la télé drive la vie des gens

Sitôt achetée, la télé s’est incrustée. Le soir, l’échéance était ’’Tu rentres après les informations’’. On invitait les voisins à regarder les programmes dans une fausse convivialité. La ville rentrait dans la campagne, et dans les rues on ne parlait plus que de la dernière Renault 16 et de la mode Yéyé. Le vers était dans la pomme. Depuis, mes copains de cabanes, mes complices de pêche à la main, intoxiqués par les lumières cathodiques, sont partis vers les grandes villes. On ne fait plus de vigatanes à Coustouges et le village est devenu un mas en hiver, et un camp de vacances en été.

En 1997, la télé arrive dans la campagne sénégalaise

Lham Lham est un petit village sénégalais situé en bordure de la route nationale du Nord entre Thiès et Tivaouane. En 1997, sur le bord de la route, des femmes et des petites filles vendaient du mobilier artisanal en rougnier, un palmier déplumé considéré au Sénégal comme le cochon chez nous parce que "dedans tout est bon !". C’était le Conforama local. Au village, les hommes travaillaient, avec leurs fils, dans de petits ateliers attenants à leurs cases. Lorsque je m'y rendais, les premières fois, une foule joyeuse, bigarrée et enthousiaste, nous accompagnait durant toute la journée, le "boumac" était revenu (le "boumac", c'est-à-dire le "gros", c'est-à-dire moi). D'atelier en palabre, des pauses thé au riz au poisson, j'appréciais cette hospitalité sénégalaise appelée "téranga". Depuis, le "sopi", qui désigne en wolof le changement incarné par le président Abdoulaye Wade, élu en 2000, est passé par là, et l'électricité est arrivée.... pour brancher le haut-parleur au sommet de la mosquée, signe de prière moderne ! La télé a débarqué dans la foulée, offerte par un cousin de France, le sénégaulois, puis le frigo Coca-Cola a suivi.

En 2007, la télé bouffe les cerveaux africains

Je suis de retour à Lham Lham, en avril 2007. Sur le bord de la route, des étals moribonds surveillés par deux petites filles. A l'entrée du village un merle métallique pérore sur un baobab nain… Personne ! J'entre dans la maison de mon ami Babacar Embay, pas là non plus. Attiré par le bruit venant de la case d'un voisin, j'entre dans la cour. Entourée de quatre canards, deux biquettes et les derniers habitants, trône la télévision ! On m'offre un thé, personne ne parle… Mais où sont donc passés les jeunes hommes, mes potes, Fodé, Ass, Ibrahima ? Plus tard, après la telenovela brésilienne, j'apprends qu'ils sont, petit à petit, tous partis, sur des embarcations, vers l'Europe. Certains sont morts noyés, d'autres en centre de rétention en Espagne ou ailleurs, aucun n'est revenu, mais certains envoient de l'argent au village, et au marabout. Ma copine Nabou me dit : "Quand on voit à la télé comment tu vis toi, avec les jolies voitures, les jolies femmes blondes bien habillées et les jolies maisons, on a pas envie de rester !". La telenovela, ses blondes platines, ses bellâtres gominés dans leurs voitures décapotables, ses villas de nabab kitschissimes, responsables de l'immigration ? A l’heure de la téléréalité, la télémigration continue son oeuvre, et dans tout les pays émergeants le scénario reste immuable.



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