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Samedi 19 avril 2014. 16:29h

Blogs > Olivier Massot > Du devoir de mémoire au droit à l'oubli


Mercredi 18.11.2009. 17:00h

Du devoir de mémoire au droit à l'oubli

Offrir brièvement un regard objectif sur les faits connexes à la seconde guerre mondiale reste une gageure. La Clau prend le temps.
Camp de concentration d'Argelès, Roussillon, 1939 Camp de concentration d'Argelès, Roussillon, 1939

« Souvenez-vous des œuvres accomplies par nos pères en leur temps, vous gagnerez une grande gloire et un nom immortel », tel fut le testament de Mattathias à ses enfants ; c’est pareil testament qui semble nous être refusé au profit d’une mémoire toujours vive. En effet, pour se souvenir, pour se re-mémorer, quelque chose, il faut, en partie au moins, l’avoir oubliée ; c’est ainsi que se forme l’Histoire. De nos jours, nous sacrifions volontiers cette Histoire à une mémoire qui est voulue plus présente que le présent, qui ne veut rien oublier – et qui, de la sorte, n’apprend rien de son passé qu’elle souhaite revivre indéfiniment. L’événement est célébré en tant que tel, hors de tout contexte.

L’imposition de la mémoire


A l’image biblique de Mattathias, nous préférons nous identifier à celle de Funes, ce personnage d’une nouvelle de Borges, dont la « bizarrerie » est, non seulement, de ne rien oublier, mais encore, d’avoir des souvenirs plus précis et plus intenses que la présente réalité ; de sorte que s’il avait bien « plus de souvenirs que n’en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde » [p. 115], il se trouvait dans l’incapacité de penser puisque « penser c’est oublier des différences, c’est généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n’y avait que des détails, presque immédiats. » [p. 118].

Ce « besoin » de ne rien oublier n’est pas nouveau : il apparaît dans un texte de Jankélévitch en 1971 (Cf. « Pardonner ? », in JANKELEVITCH Vladimir, L’imprescriptible, Paris, Seuil, col. Points Essais, 1996, pp. 17-63). Il s’agit là de ne pas oublier pour ne pas pardonner. Mais cette démarche s’inscrit dans une réflexion bien particulière sur l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité par leur nature (principe voté par le Parlement français en 1964 (Loi n° 64-1326 du 26 décembre 1964 tendant à constater l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité. Article unique : «Les crimes contre l’humanité, tels qu’ils sont définis par la résolution des Nations Unies du 13 février 1946, prenant acte de la définition des crimes contre l’humanité telle qu’elle figure dans la charte du tribunal international du 8 août 1945, sont imprescriptibles par leur nature » mais ne devenant définitif qu’en 1976 après une décision de la Cour de cassation) : « Il est en général incompréhensible que le temps, processus naturel sans valeur normative, puisse exercer une action atténuante sur l’insoutenable horreur d’Auschwitz. » [p. 26]. (Cette décision est rendue le 30 juin 1976 par la chambre criminelle de la Cour de cassation dans le cadre de l’affaire Touvier en censurant l’arrêt de la Chambre d’accusation de la Cour d’Appel de Paris qui, bien qu’infirmant l’ordonnance par laquelle le juge d’instruction de Lyon déclarait son incompétence, qualifiant les faits reprochés à Paul Touvier de « crime d’intelligence avec l’ennemi », infraction relevant de la Cour de Sûreté de l’Etat, confirmait la prescription de l’action publique. La Cour de cassation, renvoyant par son arrêt du 30 juin 1976 l’affaire, à nouveau, devant la chambre d’accusation de Paris, cette juridiction, dans un arrêt en date du 27 juillet 1979 releva que l’action publique n’était pas couverte par la prescription, notamment en vertu de la loi du 26 décembre 1964 ; le dossier fut, alors, renvoyé au juge d’instruction de Paris).

"Persuadé de bien servir le pays"

A ce propos, il s’agit de rappeler que le si le Procureur Général Mornet, requérant la peine de mort contre le Maréchal Pétain dès avant le procès, n’avait pas prêté serment comme cela avait été imposé aux fonctionnaires publics à partir de septembre 1941, c’était parce que ce magistrat était à la retraite ; devenu Président honoraire de la Cour de cassation en 1940, il aurait été, à compter de mai 1940 directeur de la justice militaire, en août de la même année il a fait partie de la Cour de Riom en charge de juger les responsables de la « débâcle » (notamment Léon Blum et Edouard Daladier), enfin, qu’il fut vice-président de la commission de révision des naturalisation depuis septembre 1940. C’est sûrement cet extrait de l’hommage rendu par Monsieur l’Avocat Général Gaston Albucher au Procureur Général Mornet devant la Cour de cassation, à l’occasion de l’audience solennelle de rentrée le 2 octobre 1956 en présence de Monsieur François Mitterrand, alors Garde des Sceaux : « Avocat de la République, donc avocat de gouvernements successifs, dépositaire de leur pensée, agissant d'accord avec eux, il a défendu les intérêts qui lui étaient confiés avec d'autant plus de force qu'il était persuadé de bien servir le pays et la justice. L'histoire jugera son œuvre. »
Par ailleurs, le Président Mongibeaux avait, lui, prêté serment de fidélité au Maréchal.

« Le pardon est mort dans les camps de la mort »

Le ton est donné. Mais ici, le temps, la prescription, l’oubli ne sont pas condamnés en tant que tels mais en ce qu’ils peuvent laisser la place à un pardon, purement hypothétique dans ce cas, comme le rappelle l’auteur : « Le pardon est mort dans les camps de la mort. » [p. 50] tout en se demandant « Pourquoi pardonnerions-nous à ceux qui regrettent si peu et si rarement leurs forfaits ? » [p.52]. C’est la peur de pardonner l’impardonnable qui conduit à condamner l’oubli : « L’oubli serait ici une grave insulte à ceux qui sont morts dans les camps, et dont la cendre est mêlée pour toujours à la terre ; ce serait un manque de sérieux et de dignité, une honteuse frivolité. » [p.62]. Si l’oubli est impardonnable, ici, devons-nous, pour autant oublier le pardon ? Comment concilier l’idée que les Allemands ne sont pas responsables ni collectivement, ni en tant qu’Allemands des exactions de la seconde guerre mondiale en ce qui concerne, essentiellement, les Juifs, avec celle qu’il y avait « bien peu d’innocents parmi ces millions d’Allemands muets ou complices » [p. 44] au point que ce crime contre l’humanité est celui commis par un peuple tout entier au point que l’Allemagne, y compris dans sa division, a des comptes à rendre. Ce point : l’articulation entre responsabilité individuelle et culpabilité collective, n’est pas tranché.

Un chapitre inexplicable de l'histoire

S’il ne faut ni pardonner aux Allemands, ni oublier ce que l’Allemagne a fait, la division de ce pays est parfaite en ceci qu’elle stigmatise la conséquence du crime, et le mur de Berlin incarnerait à la fois le juste châtiment infligé au peuple criminel et le devoir de mémoire dû aux victimes. A la malédiction du peuple Juif, qui aurait été déicide, s’ajouterait, sans nécessairement se substituer, la condamnation du peuple allemand en tant qu’humanicide. Non que la mise à mort du seul Christ soit assimilable en quoi que ce soit à l’assassinat de millions de personnes : cela ne fonctionne que dans l’exceptionnalité de l’événement ; il s’agit d’un bouleversement profond qui transforme l’humanité. C’est cela que transmet Jankélévitch, il ne faut pas oublier pour ne pas pardonner parce que ce fait, la mise en œuvre de la solution finale, est singulier : « Ce qui est arrivé est unique dans l’histoire et sans doute ne se reproduira jamais, car il n’en est pas d’autres exemples depuis que le monde est monde ; un jour viendra où on ne pourra même plus expliquer ce chapitre à jamais inexplicable dans les annales de la haine. » [p. 61].

"Tout le monde demandait pardon" 

Le problème est que le devoir de mémoire, tout comme la notion de crime contre l’humanité, a été généralisé ; le refus d’oublier l’acte impardonnable s’est banalisé. Dans le même temps, nous nous sommes réjouis, presque paradoxalement, de la réunification allemande et de la chute du mur de Berlin ; la proscription des Allemands était levée de fait : le crime contre l’humanité est imprescriptible, pas le criminel. Paradoxalement, jamais l’heure n’a été autant à la repentance : personne ne pouvant être pardonné, chacun demandait pardon non pas tant pour ce qu’il avait pu faire que pour ce qu’il pouvait représenter – l’homme se repentait d’avoir été sexiste, le blanc esclavagiste, l’Européen colonialiste, le chrétien antisémite, le politicien d’avoir (eu) des principes, l’intellectuel des idées et le moraliste des valeurs, etc. tous d’avoir été intolérants. Ce faisant, cette « bien-pensance » toute politiquement correcte, induisait un nouveau phénomène : la victimisation – personne ne voulant être bourreau, chacun disait être victime.

Vichy, pas vraiment la France ? 

C’est ici que se trouve le point d’inflexion : revendiquer le statut de victime collective d’un système quel qu’il soit (il peut s’agir d’un système de gouvernement, d’un système éducatif, d’un système social, d’un système moral, etc.) afin de déculpabiliser, d’abord, de déresponsabiliser, ensuite, le sujet individuel. La mode est, alors, à l’image de l’expiation puisqu’elle se trouve dégager de tout remord et de tout regret : demander pardon ne coûte rien puisque rien n’est de notre faute. Mieux, demander pardon de ce que nous avons fait (ou fait par des sujets « comme nous ») permet d’excuser notre propre situation et de demander, en retour, que des excuses nous soient faites dans un tour de passe passe intéressant – par exemple : l’Etat français (le gouvernement de Vichy) n’était pas vraiment la France, la France la vraie était à Londres mais les juges qui ont condamnés le Maréchal Pétain et Pierre Laval ont jugé avant, pendant et après la guerre et l’occupation servant la loi . Cruel rappel que celui du fabuliste pour qui « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir ». C’est cela que nous voulons oublier à tout jamais, cette vérité humaine que nous remémore sans ménagement Nietzsche : c’est l’instinct même du Droit qui remonte à l’antiquité grecque qui résonne et ne cesse « de proclamer de sa voix d'airain des maximes comme celles-ci : ‘‘ Au vainqueur appartient le vaincu avec femme et enfant, corps et biens ’’, ‘‘ La force donne le premier droit ’’ et ‘‘ Il n'y a pas de droit qui, en son principe, ne soit abus, usurpation, violence.’’ » (NIETZSCHE Friedrich, « L’Etat chez les Grecs », in Œuvres philosophiques complètes, I'' Ecrits posthumes 1870-1873, NRF Gallimard, 1999, p. 181).

"Une mémoire qui n'apprend rien"

C’est ce mouvement qui nous est demandé d’oublier afin de mieux nous faire prendre partie sur le passé à l’aune des jugements contemporains ; ce qui réactive, sans cesse, une mémoire qui n’apprend rien, qui ne transmet rien, qui ne fait que se juger elle-même dans le confort intellectuel de la bonne conscience de l’observateur. Cela a été patent lors des débats de la commission parlementaire dissertant sur l’affaire d’Outreau, en France, en 2004-2005 : des députés ont, ainsi, été amenés à juger les actes, les décisions d’un juge d’instruction plusieurs années après les faits (de la sorte débarrassés de tout le poids affectif qui pouvait entourer cette affaire), reprochant a posteriori tel ou tel comportement que n’avait pas trouvé bon de sanctionner la hiérarchie judiciaire au moment où l’enquête se déroulait.

Il nous est tellement demandé de prendre position sur notre passé, de le revivre d’une façon fictive ; connaissant, en effet, les tenants et les aboutissants de tel ou tel événement, il nous est facile de savoir quelles seront les conséquences de telle ou telle décision et, de la sorte, nous ranger ab initio du côté des bons et des justes, en oubliant que nous projetons nos valeurs contemporaines à travers les âges et à des époques où elles n’existaient pas (outre les quiproquos relatifs à certains principes comme la liberté ou la démocratie, cela pose la question de la relecture de ce passé : est-il tenable de parler, par exemple, de « lutte des classes » avant sa théorisation par Marx ?) . Ce qui est sans cesse mis de côté est le doute : il convient d’avoir des certitudes et ces certitudes sont celles qui sont véhiculées via une mémoire imposée qui ne veut rien oublier dans sa quête de vérité absolue.

Universalisation d'Histoires particulières

C’est ainsi que nous cristallisons notre réflexion sur quelques faits jugés relevant de nos jours et sur lesquels il nous faut prendre une position commune ; il s’agit, en gros, de la Révolution, de l’œuvre du I Empire, de la guerre d’Espagne, de la seconde guerre mondiale (spécifiquement du gouvernement de Vichy), de la décolonisation (plus particulièrement des événements en Algérie), pour ne rester que dans le cadre français. Quelque avis nuancé sur l’ensemble de ces points est considéré comme révisionnisme et doit être catalogué comme, au choix, conservateur, réactionnaire, fasciste, etc. Il faut avoir les idées claires sur ces sujets et quoi de plus clair que la simplification par dichotomie : d’un côté les bons, ceux qui ont gagné, de l’autre les méchants, ceux qui ont perdu.

Le Code Napoléon, issu de la royauté

Le problème trouve à s’exprimer dans une vision d’une évolution historique à long terme. Par exemple voir dans le Code Napoléon la finalisation d’un effort considérable entrepris dès les ordonnances Colbert de rationalisation et de systématisation du droit, effort particulièrement pris en compte par Napoléon Bonaparte qui réunit quatre juristes faisant autorité : Portalis, Maleville, Bigot de Préameneu ainsi que Tronchet (ancien défenseur de Louis XVI) – ainsi le Code, legs de l’Empire et fruit de la Révolution, trouve son germe dans la royauté et devient à maturité par le travail de personnes moyennement proches des idéaux révolutionnaires les plus radicaux. De même le projet de constitution pour la France qui fut établi sous le gouvernement de Vichy (de part l’initiative de Pierre-Etienne Flandin, et continué par l’amiral François Darlan qui garda le même ministre de la Justice, à savoir Joseph Barthélemy, qui appela à former le Conseil National dans lequel nous trouvons des personnages aussi variés que : Antoine Pinay, Abel Bonnard, Lucien Lamoureux, Paul Faure, André Amiaud ou Louis Lumière) présente des organes et une modernité que nous ne retrouvons à peine qu’actuellement.

Dante, Virgile, Foucault

L’Histoire ne sert plus à justifier le pouvoir politique, la souveraineté, l’Etat, ainsi que cela a été le cas dans le passé (FOUCAULT Michel, « Il faut défendre la société ». Cours au Collège de France 1976, Paris, Gallimard/Seuil, coll. « Hautes Etudes », 1997, p. 58. Nous pouvons, ici, citer Dante : « A la question donc je réponds que le peuple romain s’adjugea à bon droit, et non en l’usurpant, l’office de Monarque, autrement dit l’empire sur tous les mortels. Ce qui d’abord se prouve ainsi : il convient qu’à la tête de tous les autres peuples soit porté le plus noble ; le peuple romain fut le plus noble des peuples : donc il convenait qu’il fût placé par-dessus tous les autres. […] Quant à la mineure, les témoignages des anciens suffisent à nous en persuader ; car tout au long de l’Enéide notre divin poète Virgile, afin qu’on en ait mémoire éternelle, témoigne que le très glorieux roi Enée fut père du peuple romain […] » [DANTE, Monarchie, in Œuvres complètes, Paris, NRF Gallimard, coll. « La Pléiade », 2000, pp. 666-667) jusqu’à Bodin ( BERNS Thomas, Souveraineté, droit et gouvernementalité. Lectures du politique moderne à partir de Bodin, Paris, Léo Scheer, coll. « Non & Non », 2005, p. 39-40.) où c’est le droit positif, et plus particulièrement le droit public, qui sera en charge de légitimer cette puissance (faisons appel, ici, à Pufendorf : « Il y a seulement cette différence, que le Pouvoir insinue plus directement la possession actuelle d’une telle qualité par rapport aux Choses ou aux Personnes, et ne désigne qu’obscurément la manière dont on l’a acquise. Au lieu que le Droit donne à entendre proprement et distinctement, que cette qualité a été légitimement acquise, et qu’ainsi on se l’attribue à juste titre. » [PUFENDORF, Le droit de la nature et des gens. Ou système général des principes les plus importants de la morale, de la jurisprudence et de la politique T. I, Paris, A. Trevoux, 1740, p. 22]), avant que cela ne soit dévolu progressivement à l’économie ( FOUCAULT Michel, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France 1978-1979, Paris, Gallimard/Seuil, coll. « Hautes Etudes », 2004, pp. 85-86.) à partir du développement de la pensée libérale au XIXe siècle (le rôle du droit public n’étant plus de fonder le pouvoir de l’Etat mais de le limiter - Ibid., p. 40.).

Vision de l'histoire biaisée par les codes contemporains

L’Histoire devient, en conséquence, autre chose, ainsi que le revendique Monsieur Pierre Lyautey, dans son avant propos d’une histoire de France, en ces termes : « Jadis, l’Histoire se consacrait aux batailles, aux traités, aux annales des Gouvernements ; au seuil de ce siècle, elle s’attachait davantage aux réalités financières, économiques et sociales et à l’évolution des civilisations. Dans nos sociétés soumises aux techniques, aux progrès industriels, et aux exigences des avions rapides, son rôle est désormais nouveau. » (LYAUTEY Pierre, Avant-propos, in Histoire de la France T. I, Paris, Philippe Lebaud, coll. « Club du Livre », 1963, p. 13.). Le crime que nous commettons est de revisiter l’Histoire en refusant d’oublier qui nous sommes et en la relisant chaque fois avec notre mentalité contemporaine ; dès lors, nous ne pouvons avoir qu’une compréhension partielle et biaisée du passé. En effet, nous nous mettons dans l’incapacité d’appréhender la mentalité de nos prédécesseurs alors que cela devrait être primordial ainsi que le rappelle Fernand Braudel : « A chaque époque, une certaine représentation du monde et des choses, une mentalité collective dominante anime, pénètre la masse entière de la société. Cette mentalité qui dicte les attitudes, oriente les choix, enracine les préjugés, incline les mouvements d’une société est éminemment un fait de civilisation. […] Les réactions d’une société aux événements de l’heure, aux pressions qu’ils exercent sur elle, aux décisions qu’ils exigent d’elle obéissent moins à la logique, ou même à l’intérêt égoïste, qu’à ce commandement informulé, informulable souvent et qui jaillit de l’inconscient collectif. » (BRAUDEL Fernand, Grammaire des civilisations, Paris, Arthaud-Flammarion, 1987, p. 54.)

S'accomoder de toute réalité

Loin d’être anecdotiques, ces inflexions marquent notre rapport à l’Histoire et notre approche du passé. En effet, relire l’Histoire avec une lecture « libérale » du monde qui condamne toute intervention au nom d’un laisser faire équilibrant toute chose selon la loi du marché de l’offre et de la demande, conduit à conclure que nous sommes ce que nous sommes non pas tant parce que nous avons voulu être ce que nous sommes que parce que nous devions nécessairement devenir ce que nous sommes ; de là, également, la frivolité contemporaine qui, au nom du pragmatisme, s’accorde avec tout ce qui arrive (tout en pensant que cela aurait été aussi bien d’une manière différente - A ce sujet, il serait bon de reprendre Sloterdijk Peter, Si l'Europe s'éveille. Réflexions sur le programme d'une puissance mondiale à la fin de l'ère de son absence politique, Paris, Mille et une nuits, coll. « Essai », 2003.), qui n’est pas sans rappeler le quiétisme.

Chaque siècle, les "mêmes erreurs" et "mêmes calamités"

Parvenant à ce point, nous ne pouvons que constater la confirmation de « l’être authentique » tel que critiqué par Théodor Adorno (ADORNO Theodor W., Jargon de l'authenticité. De l'idéologie allemande, Paris, Payot, coll. « Critique de la politique », 2003, p. 129s.). En effet, ce « nous » qui relit l’Histoire trouve son authenticité dans la réalisation de son destin qui est « notre » – dès lors se réactualise la pensée selon laquelle « Les Juifs sont punis parce qu’ils sont ce destin » et s’élargit dans l’assimilation de l’ontologie et de la nature ; c’est, d’ailleurs le postulat de départ de la fin de l’Histoire telle que la conceptualise Francis Fukuyama (mais le concept de « fin de l’histoire » a aussi une histoire et ce thème cher à Fukuyama et aux néo-libéraux, se trouve chez Marx (à ce sujet voir DERRIDA Jacques, Spectres de Marx, Paris, Galilée, coll. « La philosophie en effet », 1997) : un peu comme si la pensée qui devait montrer l’inanité d’une idéologie parvenait à un résultat identique. Comment, alors, ne pas penser à cette sentence de Mably : « C’est parce qu’on dédaigne par indifférence, par paresse ou par présomption de profiter de l’expérience des siècles passés, que chaque siècle ramène le spectacle des mêmes erreurs et des mêmes calamités. L’imbécile ignorance va échouer contre des écueils, autour desquels on voit encore flotter mille débris, restes malheureux de mille naufrages. Elle est obligée d’inventer, et peut à peine ébaucher des établissements dont on trouve le modèle parfait dans un autre temps ou chez une autre nation. De-là ces vicissitudes, ces révolutions capricieuses et éternelles auxquelles les Etats semblent être condamnés. Nous faisons ridiculement et laborieusement des expériences malheureuses, quand nous devrions profiter de celle de nos pères. » [MABLY Gabriel de, De l’Etude de l’histoire, Paris, Fayard, coll. « corpus des œuvres philosophiques en langue française, 1988, p. 15]).

"Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà"

C’est ainsi que nous ne nous imaginons plus Grec ou Romain, comme cela pouvait encore être le cas au XIXe siècle (rêvant, tel Isocrate, d’incarner les dernières valeurs d’une civilisation grandiose mais éteinte) ; c’est encore chez les juristes, et plus particulièrement chez ceux qui ont eu la chance d’être familiarisés avec le droit romain, que se retrouve ce sentiment notamment dans l’apprentissage de cette affinité du sens juridique : la connaissance du droit romain permettant une meilleure intelligence du droit positif contemporain (GIRARD Frédéric, Manuel élémentaire de droit romain, Paris, Arthur Rousseau, 1898, p. 4s). Mais, aujourd’hui, nous nous représentons bien plus volontiers les Grecs ou les Romains à notre image (d’où notre incompréhension de l’Histoire). Revenant, pour d’autres motifs, à un prudent relativisme spatial que ne démentirait ni Montaigne (« Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà ? » [MONTAIGNE Michel de, Essais II XII « Apologie de Raymond Sebond », in Œuvres complètes, Paris, NRF Gallimard, coll. « La Pléiade », 1962, p. 563.]) ni Pascal (« Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » [PASCAL Blaise, Pensées, in Œuvres complètes, Paris, NRF Gallimard, coll. « La Pléiade », 1954, p. 1149.]) – mais qui va à l’encontre de toute la pensée issue des Lumières (il faudrait, ici, reprendre à la fois l’anthropologie kantienne avec sa critique de la faculté de juger : conceptuellement l’homme est universalisable ainsi que son concept de dignité humaine) – nous nous lançons dans un universalisme temporel.

Le passé, vu par tradition nationale

Nous préférons, de nos jours, des histoires particulières, laissant entendre que la multiplicité d’images instantanées (précises et détaillées) et croyons cela très moderne, car très scientifique ; c’est oublier l’antiquité et les premiers travaux des « historiens » tel dans la préface de L’Enquête : « Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n’abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli, et il donne en particulier la raison du conflit qui mit ces deux peuples aux prises. » (HERODOTE, L’Enquête, in Œuvres complètes, Paris, NRF Gallimard, coll. « La Pléiade », 2007, pp. 51-52.), ou encore dans celle de la Guerre du Péloponnèse : « Tels sont donc les résultats de mes recherches sur les temps anciens. C’est une époque pour laquelle il est difficile d’ajouter foi à tous les témoignages qui peuvent s’offrir à nous. Les hommes, en effet, acceptent et se transmettent sans examen, même quand il s’agit de leur propre pays, les traditions concernant les événements du passé. » (THUCYDIDE, La Guerre du Péloponnèse, in Œuvres complètes, Paris, NRF Gallimard, coll. « La Pléiade », 2007, p. 705).

Le leurre des histoires partielles ?

Fort de cela, nous pensons pouvoir nous passer d’une Histoire générale et que seules quelques parties suffisent. Nous croyons, par l’étude approfondie de tel ou tel événement historique spécifique, être habilités à nous exonérer d’une étude des mouvements de l’Histoire et nous oublions que cela est impossible ainsi que le démontrait Polybe : « Ceux qui s’imaginent qu’à travers les histoires partielles, ils atteindront à une vue d’ensemble correcte sont dupes, à mon avis, d’une illusion. Autant pourrait-on croire qu’en observant les parties préalablement séparées d’un corps qui a été vivant et bien constitué, on a sous les yeux l’équivalent de l’animal lui-même, dans la pleine activité de son organisme et dans toute sa beauté. […] C’est pourquoi il faut bien admettre que les histoires partielles ne contribuent que dans une très faible mesure à une saine connaissance de l’histoire universelle. L’histoire n’est vraiment intéressante et instructive que si elle permet d’observer l’ensemble des événements dans leur interdépendance, avec leurs similitudes et leurs différences. » (POLYBE, Histoire, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2003, p. 71).

Le droit d'oublier

Perdant cette mémoire à long terme au profit de cette répétition d’instant inlassablement psalmodiés, nous perdons aussi la notion d’oubli (l’idée de prescription qui laisse au temps la possibilité de faire son œuvre pacificatrice qui attenue le sentiment d’injustice et finit par guérir toutes blessures et qui permit à Louis XII de déclarer : « Le Roi de France ne venge pas les injures faites au duc d’Orléans ») et son travail de distinction, de classement entre l’essentiel et l’anecdotique ; ce qui se perd, également, est la transmission de l’Histoire (universelle), chaque génération devant revivre de manière toujours plus intense quelques images d’histoires particulières. Au nom de la science qui se veut précise et objective pour montrer la Vérité – et qui ne peut porter que sur des parties – nous perdons de vue l’ensemble, le laissant flotter et dériver ; c’est ainsi que meurt peu à peu le sens de l’Histoire qui est, aussi, porteur de vérité (Rappelons-nous de Cervantès et de son postulat : « […] la vérité, dont la mère est l’histoire, émule du temps, dépôt des actions, témoin du passé, exemple et connaissance du présent, avertissement de l’avenir. » [CERVANTES Miguel de, Don Quijote de la Mancha, Barcelona, Edicomunicacion, 1999, p. 60.]).

Les scientifiques et les psys remplacent l'Eglise

Le problème devient, alors, celui de LA Vérité déniée à la religion qui, pourtant, durant un temps était la seule autorité capable de la dire, elle est la propriété exclusive des scientifiques ; les prêtres d’hier sont-ils les savants d’aujourd’hui, après tout la question se pose d’autant mieux que les psy de tous ordres ont remplacé, dans une société laïcisée comme la société française, les confesseurs. Le Pardon de divin devient humain, mais l’intercession demeure pour faire la paix avec soi-même. L’Histoire universelle a été discréditée, comme l’ensemble des Grands Discours, par la post-modernité. C’est ainsi que tout ce qu’elle pouvait avoir de performatif a disparu, s’est « déconstruit » ; c’est peut-être là que réside le questionnement que ne fait qu’effleurer la « crise identitaire » que connaîtrait la France actuellement – mais qui ne fait que refléter la perte du sens de l’Histoire et des vérités qu’elle engendre.



Commentaires

#2. Claude Benet 30.10.2014. 11.30h

C'est dans l'optique du devoir de mémoire que j'ai écrit un livre (en Catalan) paru il y a peu de temps "guies,fugitius i espies, Camins de pas per Andorra durant la Segona Guerra Mundial",donc l'Andorre a prétendu être, cette "no man's land, ou mieux encore cette "no time land" ou rien ne se passe ou s'est passé, préservée du mal et bénie des dieux. Ce n'est pas tout à fait le cas, beaucoup de choses se sont passées chez nous, et ne pas en parler maintenant aurait été les oublier à... Lire tout le commentaire


#1. Dzovinar 30.10.2014. 10.15h

Ah ! Si vous pouviez parler aussi bien du génocide des Arméniens perpétré par l'empire Ottoman, entre 1876 et 1915 et au-delà - constituant ainsi - bien triste privilège - le premier génocide du siècle, toujours nié par la Turquie d'aujourd'hui, comme cela nous aiderait ! Comment faire comprendre encore combien nous comptons peu malgré ceux qui soutiennnent notre cause !


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