Au commencement, les livres étaient des lettres envoyées à des amis ; ce rappel de Peter Sloterdijk dans son texte Règles pour le parc humain nous fait toucher la vivacité que pouvait avoir l’écriture : elle était vie ; les livres n’en étaient que le recueil, la biographie. L’écriture avait une identité propre, une force propre qui trouvait à s’exprimer dans l’échange. Ainsi les lettres de Sénèque sont autant d’avis et de conseils prodigués à tel ou tel « ami » en particulier dans une situation spécifique qui, par cela même, du fait même de leur casuistique, peuvent devenir universels. Le style est resté, formel, devenant un exercice quasi-académique. Et nous le retrouvons chez Montesquieu dans son « essai » épistolaire Les Lettres Persanes et chez un Rousseau avec ses Lettres écrites de la Montagne par exemple ; parallèlement les lettres deviennent correspondance mais revêtent une importance moindre dans « l’œuvre » d’un auteur (sauf peut-être chez Voltaire) quand bien même elles serviront à instruire son procès face à la postérité.
Il faudrait également souligner l’importance d’un second type d’ouvrage : celui d’enseignement quoiqu’il soit originellement pensé pour une personne en particulier telle l’Ethique à Nicomaque du Philosophe, ou le Prince de Machiavel. Cette tradition est conservée même si les « élèves » sont en plus grand nombre ; c’est ainsi que certaines (bonnes) maisons d’édition publient régulièrement les cours de certains penseurs contemporains tels Barthes, Castoriadis, Foucault (et peut-être un jour prochain Derrida).
Écrivains onanistes
La personnalisation de l’écriture s'est peu à peu évaporée. Le temps passant, la technique évoluant et facilitant la diffusion des textes, les auteurs paraissent, dans leur ensemble, avoir préféré écrire en général plutôt qu’à une personne en particulier – et quelques fois n’écrivent que pour eux dans un onanisme cérébral à la limite de l’écœurant. Il est possible de se demander s’il n’y a pas là-dessous quelque mégalomanie qui pousse l’écrivain à se vouloir, à se penser universel. Ne nous y trompons pas, cette voie est également celle où ne peuvent que s’engouffrer la grande majorité des maisons d’éditions qui sont davantage les rouages d’une industrie bien huilée que les moyens de diffusion d’une certaine pensée. Bien entendu il y a des exceptions, et heureusement d’ailleurs : quelques éditions plus ou moins confidentielles, voire même des collections de l’industrie littéraire (après tout chacun a la danseuse qu’il veut). Mais dans l’ensemble, il faut faire du tirage et il faut vendre au plus grand nombre – aussi le conseil spécifique à un ami particulier est bien, a priori, dérisoire face à une histoire généraliste et universalisée, même si elle n’est pas universalisable.
Un "mainstream" sans destinataire
Qu’importe : les auteurs produisent de manière abstraite et les éditions reproduisent en série des textes qui ne sont destinés à personne, c’est-à-dire à tout le monde. C’est alors que ressurgit une dispute qui débuta formellement en France au XIXe siècle en opposant Proust à Saint-Beuve : quel lien faut-il faire entre la vie de l’auteur et son œuvre, quel rapport faudrait-il faire pour mieux comprendre le texte entre celui qui écrit et ce qu’il écrit. Les avis sont tranchés : l’œuvre se suffit à elle-même pour l’un, la vie explique l’œuvre pour l’autre. Nous voyons bien que ces positionnements ne se comprennent qu’à partir du moment où l’œuvre, en l’occurrence un texte, n’a pas de destinataire défini, flotte, en quelque sorte, dans un éther où n’importe qui peut en emporter un morceau, la part qui lui convient (de préférence) et, à la limite, peut se désintéresser du reste. C’est contre ce morcellement, qui confine à ce qui est appelé aujourd’hui le « zapping », que la controverse prend naissance en opposant une explication de texte générale où l’œuvre et prise dans son ensemble et qui peut conduire à l’art pour l’art à une explication psychologisante de l’écrit. Bien entendu tout cela est bien plus complexe.
La propriété intellectuelle est dépassée
Tout n'est pas perdu car il existe un entre-deux : le texte appartient à son auteur jusqu’à sa publication, voire tant qu’il est en son for intérieur. Après, il ne lui appartient plus, il lui devient étranger (ce n’est évidemment pas du tout l’avis du droit, mais qu’importe) ; une fois qu’une idée est exprimée publiquement, et traduite pour être rendue publique, elle appartient au public. Depuis que nous sommes sortis du rapport inter-subjectif de l’écriture, dans lequel il pouvait encore y avoir une certaine notion de propriété intellectuelle, nous sommes entrés dans une inter-textualité. Des textes sans destinataire répondent à d’autres textes sans destinataires, les éclairent et les contredisent, l’auteur disparaissant derrière. Dès lors, se pose l’implication de l’auteur dans son texte. Nous retrouvons, ici, la césure entre Proust et Sainte-Beuve. En effet, à l’heure de l’image et de la nécessaire rapidité, l’auteur est plaqué à son texte ; il est censé croire ce qu’il écrit sans aucune distance critique. Mieux, il est rendu responsable des suites de son texte, du « bruit » qui est fait autour quand bien même il ne les aurait ni pensées ni agréées.
Ecrivains traités de "fachos"
Plus personne ne se demande sérieusement si Machiavel aurait été machiavélique ni si Marx serait marxiste. Ainsi ramené à un moment donné, moment complètement isolé de tout contexte, l’auteur sera résumé dans une formule fourre-tout de manière, non plus raisonnée et argumentée, mais passionnelle. Tel auteur sera, alors, qualifié de « facho » par exemple sans autre forme de procès, quelquefois sans même avoir été lu et sans même que le terme fasciste et ce à quoi il renvoie soient connus. Il s’agit de marquer les esprits en usant d’images fortes, de véritables repoussoirs. Certes le fascisme refuse autant le socialisme marxiste que le libéralisme traditionnel ; traiter de « facho » toute personne qui se trouverait dans ce double refus reviendrait à qualifier ainsi bon nombre de « partis démocrates » pourtant bien pensants au demeurant. Aussi, le critère de discrimination entre ce qui est fasciste et ce qui ne l’est pas ne peut être là. Dès lors il faut considérer ce qu’affirme le fascisme plutôt que ne regarder que ce qu’il refuse. Nous voyons alors que le fascisme affirme certains thèmes : la sacralisation de la nation, bien sûr, et souvent sa représentation comme réalité objective, mais pas seulement, il y a également l’importance de l’idée d’Etat , qu’il veut fort voire autoritaire, et sa primauté sur les personnes (d’où le rejet des libertés individuelles) ainsi que le culte du Chef véritable sauveur de la nation qu’envoie la providence pour renforcer l’Etat. Nous voyons bien que le terme est, actuellement, employé à tort et à travers, que son utilisation est faite indépendamment de sa signification. Il s’agit tout au plus d’une invective dont la force est inversement proportionnelle à la fréquence de son affirmation – passim.
L'anonymat sur Internet multiplie les "critiques"
Les « critiques » ne sont, en définitive qu’autant de jugements à l’emporte-pièce se nourrissant moins du texte incriminé que d’autres soit-disant « critiques » du même acabit. Merveille de la modernité : Internet réinvente la glose avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de talent, l’impression ayant remplacé la réflexion. Mais, après tout, qu’importe ? alors que les commentaires, quelquefois plus intéressants que le texte original, étaient nominatifs, aujourd’hui les attaques les plus sévères se font sous la forme nouvelle de l’anonymat : le pseudonyme. N’est pas Accurse qui veut. Ces attaques surfent sur l’air du temps décernant les accessits à ceux qui savent hurler avec les loups, et condamnant les autres (en l’occurrence les « fachos » à tendance « islamophobe »). Ici s’ouvre un danger : l’amalgame, pourtant condamné par ailleurs par ceux-là mêmes qui le pratiquent le plus. Les sémiologues les plus avertis ne vont pas sans savoir ce qu’est une phobie : une peur ; et pourtant il n’est pas rare de voir mis sur le même plan une peur et une opposition. En effet, l’idée véhiculée en silence est que l’islamo-phobie serait, au XXIe siècle, l’équivalent de l’anti-sémitisme au XXe siècle (terme déjà impropre puisque s’agissant d’une hostilité particulière plus dirigée contre les juifs que contre les sémites en général – dont l’image mythique produite par Renan renvoie davantage aux Arabes musulmans – de sorte qu’il aurait été « préférable » d’user d’un autre vocable comme antijudaïsme). Nous pouvons citer Renan : « Quant aux religions sémitiques, elles sont aussi peu philosophiques qu’il est possible. Moïse et Mahomet n’ont pas été des spéculatifs : ce furent des hommes d’action. C’est en proposant l’action à leurs compatriotes, à leurs contemporains, qu’ils ont dominé l’humanité. » (Renan Ernest, Histoire et parole. Œuvres diverses, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquin », 1984, p. 367.).
L'islamophobie devient un enjeu pervers
Mais c’est justement en jouant sur l'amalgame islamophobie=antijudaïsme qu’il est possible de déclencher la machinerie historique revue et corrigée. L’islamophobe est, ainsi, assimilable au « collabo » (ce ne sont plus les juifs qui sont dénoncés, mais les islamistes qui sont critiqués, par les mêmes personnes) ; inversement cela permet d’attirer l’aura héroïque de « Résistant » à tous ceux qui se lèveront contre les critiques de l’Islam et défendront la foi musulmane. Bien entendu il ne s’agit ni d’exporter ni d’importer le conflit Israélo-Palestinien ; mais comment en pourrait-il aller autrement avec l’usage abusif de cette rhétorique qui amalgame le Hamas à Jean Moulin ? avec un goût prononcé pour le relativisme et non sans cynisme, superficiellement cela est jouable : les terroristes d’hier étant les pacificateurs d’aujourd’hui, il est « normal » d’envisager que les terroristes d’aujourd’hui sont les pacificateurs de demain. Mais fondamentalement, il y a un abus certain à assimiler Jean Moulin, présidant le 27 mai 1943 le Conseil National de la Résistance (c’est-à-dire la résistance intérieure réunissant autant de groupes favorables à la religion que la C.G.T., le Parti communiste et la S.F.I.O) dont les actions se déroulaient dans un pays totalement occupé depuis le 11 novembre 1942, au Hamas (Mouvement de Résistance Islamique) dont les actions ont lieu certes en territoire occupé mais également sur le territoire de l’Etat d’Israël. Par ailleurs, le Hamas est un groupe nationaliste palestinien qui vise à la création d’un Etat islamique en Palestine, alors que le CNR visait dans sa charte à une démocratie économique et appelait à une extension des droits politiques aux indigènes des colonies – il semble bien alors que les « fachos » ne sont pas nécessairement là où on le dit, un peu comme si se référer avec véhémence à une certaine iconographie de la liberté et de la démocratie permettait de mieux masquer la pratique contraire (c’est la performance de la performativité : en disant ce que je suis, je suis ce que je dis être). Plus machiavélique encore : l’islamophobe serait, en fait, un manipulateur qui machinerait des conflits communautaires en jouant sur les peurs (et plus particulièrement sur cette fameuse peur de l’autre) ; et comment pourrait-il en être autrement puisque la peur naît et prospère de l’ignorance alors même que la plus part des personnes qualifiées d’« islamophobes » s’intéressent, voire ont étudié, l’Islam.
L'anthropologue Claude Lévi-Strauss au placard
En conséquence, les auteurs mis sur la sellette se voient, tout aussi passionnellement, appelés à être censurés par une nouvelle Inquisition invisible, ou à consulter un psychiatre. Une nouvelle fois Internet ne fait que réinventer les deux modes habituels de limitation de l’expression : l’interdiction, par la censure, du texte et l’interdiction, par la folie, de l’auteur (d’aucun pourrait lire Foucault mais Michel, pas Jean-Pierre). Tout ce qui sort du carcan de la « normalité » est rejeté, enterré, voire nié. Tel a été le cas de Monsieur Claude Lévi-Strauss, dont le centenaire est passé inaperçu en novembre 2008, lorsque l’anathème lui a été jetée à l’occasion de son ouvrage Race et histoire et le dénigrement ces derniers temps lorsqu’il déclarait en substance ne pas aimer vivre dans ce monde. Ce qu’il y a d’inquiétant c’est que, si cette normalisation parvient à ses fins, nous n’aurons que des déclarations pro domo et les propositions d’une hypocrite « contre-culture » (qui, à force d’être contre, soutien bien plus qu’elle n’est subversive) ; ce qui disparaît au final c’est la capacité de critique profonde et véritable (c’est-à-dire argumentée et raisonnée), pour ne pas dire radicale.
De la sorte disparaissent définitivement et la défense de rupture (tout le monde voulant être consensuel ne demeure que la défense de connivence, voire de complaisance) et l’advocatus diaboli (poste officiel supprimé par SS Jean-Paul II en 1983) en tant que défendeur de la position contraire – ce n’est pas pour rien que l’avocat du diable est également appelé promoteur de justice car ce n’est que dans la dispute, dans l’opposition aussi fervente que possible, que peut apparaître ce qui est juste (sans cela nous ne trouvons que vindicte publique et justice populaire). En définitive, disparaît toute position allant à l’encontre des idées reçues, de l’évidence, de la superficialité des choses du fait de cette magnifique supercherie qui tend à faire croire que celui qui avance une thèse, et la défend, y souscrit aveuglément. Adieu, donc, à cette phrase attribuée à Voltaire « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire. » et Adieu à Voltaire aussi, par la même occasion, ce terrible auteur d’une pièce intitulée Le fanatisme ou Mahomet.
La rebellion est un produit de consommation
C’est ainsi que les « démocrates » qui « résistent » si violement à tout et à n’importe quoi, et sont si prompts à discréditer ceux qui osent ne pas les suivre ne semblent rêver que d’un monde transparent, uniforme, sans distinction de contraste des couleurs, ni même de nuances monochromes, un grand tout indifférencié où brillent ça et là quelques idoles rassemblées pêle-mêle : du Che au cheikh Ahmed Yassine en passant par Martin Luther King et Huey Newton avec Bobby Seale (ou Malcolm X), voire Mao ou Trotski. Une idée de la rébellion qui devient toute conventionnelle et qui, à la limite, commence à être intégrée par la société de consommation. Pratiquant un terrorisme « intellectuel », ils prônent une nouvelle pensée unique qui fédère une communauté qui se veut supérieure à toute les autres puisqu’elle est affirmée être la bonne et qu’il est impossible et inconvenant de la remettre en question, et pire serait encore de la critiquer. Une nouvelle fois les « fachos » ne sont pas nécessairement là où ils sont attendus.
Magnifique pièce, encore, que je garde pour mes archives. Bravo, très juste analyse, malheureusement.