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Dimanche 12.8.2007. 00:00h

Transformer le touriste en voyageur, tel Ulysse...

Canalisées par l'Etat depuis les années 1960, des nuées de touristes se posent dans les régions du Sud français. Mais dans ce scénario immuable, la mythologie grecque a son mot à dire !
Transformer le touriste en voyageur, tel Ulysse... Transformer le touriste en voyageur, tel Ulysse...

Ulysse fut-il le premier touriste, bien avant les lords britanniques du 19è siècle qui ratissaient les espaces et pillaient des momies égyptiennes pour décorer leurs tristes manoirs ? Souvenez-vous, Ulysse, roi d'Ithaque, est embauché par Agamemnon pour récupérer une femme, Hélène, que Paris, un touriste troyen, aurait confondue avec une boule représentant Sparte sous la neige. En 15 ans de bidouille, il brevète un appareil, le Cheval de Troie, et vainc la concurrence troyenne ! Fatigué, il fait valoir la totalité de ses 20 ans de RTT cumulées, car, à l’époque, les très sociales cités grecques parlaient de "citoyens" et pas de "salariés" (le travail était réservé aux esclaves…). On retrouve Ulysse, avec des collègues, lors d’une croisière de découverte en Méditerranée jalonnée de femmes de mauvaise vie qui essaieront de les attirer dans leur établissement pour leur épuiser le pécule. On les verra aussi, poussés par une envie de fromage de chèvre, en baston avec un berger peu commode, Polyphème, dit le "Cyclope". Pour en savoir plus, lisez le Guide du Routard écrit par Homère, nommé alors "L'Iliade et l'Odyssée".

Touriste esclave, affranchi pour les vacances

Interprétée comme telle, l'aventure d'Ulysse ressemble au film "Les vacances de monsieur Hulot", dont les dieux de l'Olympe seraient le tour-operator. Mais voyageur et touriste sont deux figures différentes, car le voyageur ne connaît pas le contenu de son déplacement. L’important est l'inconnue de l'espace-temps entre deux points, qui lui donnera l'expérience et le construira en tant qu'homme ou femme. Le touriste est le Sisyphe moderne qui pousse toute l’année sa pierre dans le Tartare du marché de l'emploi. Pour que cela reste supportable, on lui accorde un repos où il retrouvera femme et enfants et pourra corriger leurs métastases grâce à l'héliothérapie.

Même en tongs, il en veut pour son argent

L'écueil, c'est la quantité, car ils sont des millions, de tous les Nord (puisqu'il s’est avéré qu'au Sud on ne travaille pas), à débarquer, stressés par les embouteillages monstres. A la recherche d'un repos physique et mental, de farniente sans prise de tête, du temps perdu et de l'oubli, ils effacent les conventions sociales étouffantes : ce sont les torses nus, avec tongs aux pieds, au supermarché ou dans la vieille ville de Perpignan. Redevenu ado contestataire et pseudo-anarchiste, l'esclave affranchi pour un mois a économisé et exige d'être servi parce que "le client est roi". Le territoire, repos du guerrier, est sa geisha soumise à tous ses plaisirs, 24h/24. Il en a "chié toute l'année" et en veut pour son argent.

Prostitution territoriale depuis les années 1960

L’habitant des territoires ciblés est encouragé à se mettre au service du tourisme, cette "aventure humaine", nouvelle "saga islandaise" de masse, pour son bien, avec le renfort des médias, politiciens et entrepreneurs. Est-il assez poli avec les touristes, répond-il bien "oui bouana" ?
Qui se rappelle que tout cela n’est pas naturel, mais le fruit de la décision, par le gouvernement Pompidou en 1963, d’adapter le littoral du Languedoc-Roussillon aux "besoins touristiques", pour retenir en France l’hémorragie vers l'Espagne ? C'est le "Plan Racine", comparable à l’expérience rooseveltienne de la Tennessee Valley Autority des années 1930. Seules quelques élites osent le comparer à un "point zéro de la culture" ou un "colonialisme intérieur", mais jadis, en août 1970, l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur lançait "Le peuple occitan se sent logé à la même enseigne que les andalous ou les marocains qui n'ont d'autres ressources que la prostitution touristique"… Pourtant, rien n'oblige les hôtes à se comporter selon le "traité de la servitude volontaire" qu'est le guide de l'accueillant. Ils peuvent, en citoyens, avoir une vision pédagogique de l'aménagement du territoire, qui transforme le touriste consommateur en voyageur.



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