Californie, source de rêves ! De la ruée vers l’or au mannequin en bikini faisant du roller le long des plages, ce mot nous conditionne à une certaine idée du bonheur. Alors, lorsqu’on parle de la californisation d’un endroit, on serait en droit de penser que c’est la transformation de celui-ci en endroit paradisiaque type Hollywood, peuplé de nymphettes et de gaillards aux proportions généreuses… Mais c’est trop beau pour être vrai. Et comme cette technique de tournage qui consiste à définir un carré de plage où l’on vire les obèses, les vieux, et tout ce qui ne ressemble pas à Paméla Anderson ou David Hasselhoff, pour conserver l’illusion de la beauté et de la jeunesse éternelle ! La californisation du paysage, c’est le talent des promoteurs immobiliers qui transforment un panorama bucolique en vision post-moderne de la construction de masse. L’afflux de population augmente vers les Suds, et le logement fait défaut, plus encore dans les zones "gorgées de soleil" épargnées par les développements anarchiques type Costa Brava et Côte d’Azur. Alors, il y a et il y aura session de rattrapage. On construit.
Et le jardin se transforme en terrasse
Ce qui avait été la vigne en crise devient des nouveaux espaces de peuplement : une nouvelle ruée vers l’Ouest. De France et d’Europe (du Nord principalement) débarquent de nouvelles populations seniors ou pas sur ce qu’elles considèrent être un nouveau pays de cocagne. Et puis, certains maires ne sont pas regardants car le beau est une valeur relative, l’argent pas. Ainsi, des villages catalans comme Laroque des Albères, Pollestres où Saint-Estève, sont défigurés par des lotissements dont les commanditaires, les concepteurs et les habitants n’ont rien à foutre de la notion "d’intégration au paysage". Pour les chanceux qui, comme moi, font de l’hélicoptère, les dégâts sont encore plus prégnant vu du ciel (et merde à Yann Arthus-Bertrand, spécialiste de la vue aérienne 100% naturelle !). La carte postale se résume à une bouillie de lotissements. C’est un tapis de maisons qui déborde et se répand à travers le pays, annulant les frontières entre la ville et la campagne. Sous les cieux catalans éplorés, Latour Bas-Elne rejoint Saint-Cyprien, Cabestany est soudée à Perpignan.
Un modèle de construction : aussi un modèle de pensée !
Vous voyez des constructions ? Il y a aussi un système de pensée. De tous temps, l’urbanisme n’a pas tenu simplement le rôle de fixer les lieux de vies et d’activités des habitants. Sa fonction reste aussi cette d’induire un mode comportemental construit par la dialectique entre l’homme et les bâtiments. Imposants, ils renvoient à l’idée de puissance et de pouvoir. S’ils utilisent-ils la pierre ou le verre, ils donnent l’image de la volonté de transparence ou d’opacité… Ainsi, les lotissements ne sont pas que d’hideuses prothèses greffées sur les villes et les villages, mais encore des systèmes de construction isolés du reste du monde. Car dans les quartiers des villes et dans les villages, les commerces, les cafés, les placettes, les coins de rue ou les parcs sont des lieux d’interactions humaines qui génèrent de la convivialité et créent la notion d’ensemble, de communauté reliée par un écheveau de solidarités. En contraste, la vie en lotissement incarne ce que l’on considère à tort être « l’individualisme », qui n’est, comme le définit Fritz Wegelin, vice-directeur de l’Office Fédéral du Développement Territorial Suisse, "le rêve du paradis d’un nain de jardin".
Le lotissement réinvente l’isolement préhistorique
Car enfin quoi, la maison de lotissement c’est l’espace bien normé, reflet cloné des maisons adjacentes où l’on enferme le peu de vie privée que l’on nous laisse après avoir travaillé plus pour gagner plus, en fier représentant de ceux qui se lèvent tôt et à qui le monde appartient. Dans ce monde étanche où peu de choses transpirent, on perçoit le monde par la nouvelle allégorie de la caverne de Platon que sont les 500 chaînes de Canalsat… Car, dans une grotte, les humains ne perçoivent de la réalité extérieure que les ombres, évidemment déformées, portées sur les parois. Ainsi, l’homo-lotissus, nouvel homme des cavernes, se structure plus par sensations, ou au mieux par reconstruction des faits, que par prise sur le réel. Et ses avis sur les activités de ses contemporains sont des "Frankensteins de préjugés". Il sort pour se coincer au travail ou redevenir anonyme dans les rayons de l’hypermarché où il rejoue le simulacre de la chasse, grâce à ce qu’il lui reste d’inconscient collectif. Il passe de méga en hyper, comme ses lointains ancêtres passaient de branche en branche. Rentrant chez lui, derrière ses hauts murs qu’il voudrait peuplés de plus de caméras de surveillance, il s’installe dans son clic-clac Ikea, pose un CD d’Alain Souchon sur sa platine, qui lui dit : "Tu la voyais pas comme ça ta vie…T’avais huit ans quand tu t’voyais. Mais ce rêve là on l’a tous fait".