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Blogs > Nicolas Caudeville > A Perpignan, quand les drogues sont démocratisées…


Samedi 3.2.2007. 00:00h

A Perpignan, quand les drogues sont démocratisées…

A Perpignan et tout autour, les drogues ne sont pas une spécialité des pauvres et des "quartiers". Elles comblent une précarité morale largement démocratisée. La drogue et l’hypocrisie avancent, ve
A Perpignan, quand les drogues sont démocratisées… A Perpignan, quand les drogues sont démocratisées…

D

Perpignan, place des esplanades,
février 2007

rogue interdite ou réglementée, psychotrope, pouvant engendrer une dépendance… Oui, la drogue, c’est mal, et c’est très ancien. Jadis déjà, elle permettait d’atteindre des états de conscience différents dans le cadre de rituels magiques, religieux où divinatoires : les sorcières chevauchant sur leurs balais ne sont pas une légende mais leurs propres hallucinations sous "trip" de mandragore… Plus près de nous, les guerres ont érigé les drogues dans des rôles dérivatifs, en réponse aux traumatismes des soldats, et à l’hôpital elles portent le nom de médicaments qui soulagent les douleurs. Les artistes ? De Baudelaire, auteur de la nomenclature des drogues "Les paradis artificiels", en 1860, à Edith Piaf, les Rolling Stones, Kurt Cobain, Kate Moss et une liste actualisable à merci, les projecteurs éclairent des mythes imprégnés de substances. Vues comme ça, les drogues sont des abstractions, mais, à Perpignan, lorsqu’un trottoir est jonché de boîtes de substituts de produits illicites, les drogues deviennent concrètes, et sûrement pas dans le style glamour ou rock-star. Le glauque est là, car le Pays Catalan et sa capitale, Perpignan, présentent de terribles avantages pour la drogue : la proximité d’une zone de connexion entre deux mondes, le Perthus, premier lieu de passage de marchandises entre l’Europe du Nord et celle du Sud. Et si nos consciences n’imaginent souvent que les échanges commerciaux traditionnels, par là passent pourtant la résine de cannabis du Maroc et la cocaïne sud-américaine, via le port de Barcelone, consommés à Paris, Londres et Berlin. A Perpignan, comme une légende urbaine, les quartiers Saint-Jacques et Saint-Mathieu ont cristallisé cette image, d’autant plus pittoresque qu’ils sont peuplés par des populations stigmatisées par la société : Gitans et immigrés. Quelque part, donc, la silencieuse synthèse des consciences influentes se dit : "on s’en fout".

L’état de la drogue, un sujet gênant, même chez les personnes "ouvertes"…

Après les émeutes du 29 mai 2005 à Perpignan, le magazine Le Point du 9 juin relatait : "Aujourd'hui, les deux communautés vivent face à face. Le trafic a tracé des frontières, notamment autour de la rue Llucia, épicentre du deal. Les Gitans font dans la drogue dure, héroïne et cocaïne, les Maghrébins dans le shit (cannabis). Les violences urbaines témoignent plus d'une guerre de territoire et de marché que d'un conflit interethnique". Ou encore, de la part d’un technicien de la politique de la ville, resté anonyme : "D'un côté, on a acheté la paix sociale en fermant les yeux sur les petits trafics en tout genre ; de l'autre, on a systématiquement cherché à récupérer ou à contrôler la moindre initiative issue des quartiers". Même s’il y a du vrai, c’est caricatural. Le lendemain de l’assassinat de Mohamed Bey Bachir, survenu le 22 mai 2005, le maire de Perpignan convoquait une conférence de presse, où s’exprimait son jeune élu Mourad Oubaya : "Il n’y a plus d’héroïne à Saint Jacques, il n’y a plus que des produits de substitution comme le Subutex !" (délivré en pharmacie, le Subutex substitue la dépendance aux opiacés). Ainsi, la drogue se cantonnerait aux "quartiers" ? Non, elle est partout dans la société, mais cela doit nous arranger de la considérer seulement comme une info. Elle dépasse les catégories de marginaux, parfois sous RMI-soleil, et autres enfants de la bonne société, désabusés. D’après l’Observatoire Européen des Drogues, la consommation de drogues dures dans les classes moyennes est alarmante. Ainsi, quand les classes moyennes sont de plus en plus affectées par le marasme économique, l’économie de la drogue innerve l’ensemble de l’économie locale. Dans cet environnement d’argent sale, l’économie du département des Pyrénées-Orientales supporterait-elle une opération mains propres ? Dans la mesure où il n’y a plus d’industrie ni de tissu économique stable… Et puis, dans un territoire de plus en plus âgé, l’ennui n’est même pas brisé par l’annonce de l’arrivée du TGV en 2009. Un auteur du pays, Christophe Rayon, écrit, dans un poème contemporain consacré à Perpignan : "Mère, vous ne goûteriez guère la ville où je vis aujourd’hui. Ce reptile alangui, tatoué sur la hanche d’un fleuve vulgaire, rivière plus que fleuve (…) Les Gitans eux-mêmes flanchent qui se scelle la bouche à la blanche" ("blanche", "horses", "cavalls", autant de codes pour désigner l'héroïne). Au moment où, entre le 22 et le 29 janvier 2007, trois jeunes Gitans de Perpignan viennent de mourir des suites de leur consommation, remonter à la source du malaise serait-il plus laborieux que sauver les apparences de nos chers quartiers populaires ? Oui, décidément, il est beaucoup moins gênant d’évoquer la drogue chez les peoples.



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