Les AOC Banyuls et Collioure sont un passeport en or, mais la famille Parcé ne s’en est pas contentée : elle a tout repris à zéro. Pierre, photographe et graphiste, a notamment introduit les étiquettes design. Les Parcé semblent ronronner, cela pourrait paraître insolent si on ne connaissait le travail réalisé en profondeur depuis des années, véritable développement racinaire de leurs deux entreprises...
la clau : Avec 200.000 bouteilles par an sur les deux domaines, vous ne connaissez vraiment pas la crise ?
Pierre Parcé : Aujourd’hui, c’est le photographe qui vous répond. Vous savez que je ne participe plus au travail du domaine et que j’ai repris mon Leica. Mais je peux néanmoins partager l’expérience des années passées.
Tout le monde a le devoir de s’intéresser à ce qui ce passe autour de soi. Il y a des façons différentes d’aborder ou de résoudre les problèmes. Au domaine, nous avons toujours été sensibles à la réussite ou aux échecs des uns et des autres. Lorsque quelqu’un est en situation d’échec c’est tout le corps de la profession qui est malade.
Je vous sens philosophe… Pourquoi ça marche pour vous alors que le système coopératif prend l’eau ? C’est une question de petite quantité, de qualité ?
Il y a des caves coopératives qui fonctionnent très bien. Nous connaissons, dans le département des Pyrénées-Orientales, des structures coopératives qui font face. C’est davantage un problème de personnes que de structures. La problématique est-elle une question de volume ? Je ne le pense pas. Nous vinifions une assez grande production, toute vendue en bouteille, ce qui n’est pas rien ! Je ne pense pas non plus que ce soit une question de structure. Regardons en Languedoc, (comme ça, je ne risque de peiner un des notres en l’oubliant), où existe une coopérative qui fonctionne très bien, la cave d’Embres et de Castelmaure sur la commune de Durban-Corbières, à quelques kilomètres du Pays Catalan. Elle est toujours montrée en exemple. Cela montre que le système coopératif n’est pas mort. Un autre exemple, au Sud, près de Tarragonne, est la cave de Capçanes. C’est aux personnes de se reconvertir et de se poser de nouveau des questions sur ces grandes idées de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle : les gens voulaient vraiment travailler ensemble, en mettant leurs aptitudes en commun. Le défaut de la fin du 20ème est que nous sommes devenus très individualistes et incapables de travailler ensemble. Ce qui est nécessaire, c’est que nous nous dessaisissions de notre individualisme.
La production coopérative est parfois inégale, mais, chez vous, on sélectionne le grain, on ôte les feuilles, pendant que certaines coopératives prennent tout…
La question dépend de la mise en place, dans les structures, de cahiers des charges tournés vers la qualité, pour améliorer la production. Si certains ne se sentent pas solidaires, ils se sentiront libres d’amener de piètres raisins. A priori, des personnes qui se sentent liées ne pourraient pas le faire. Il est plus difficile d’amener un grand nombre de personnes à s’interroger sur ces questions que quelques personnes, liées, qui font partie d’une toute petite structure. C’est inévitablement plus long à mettre en place, mais ici à Banyuls, à la coopérative, ce travail se fait depuis des années et on en voit les fruits. Le principe reste toujours le même : les personnes qui travaillent ensemble doivent toutes se sentir tels les maillons d’une chaîne. Si un seul maillon rompt, même si les maillons d’à côté sont solides, ce maillon faible fera rompre toute la chaîne ! Il faut développer le souci de l’autre, engager à chaque geste sa propre responsabilité. Sur les deux domaines, nous vivons cela aussi. Les uns ou les autres peuvent avoir plus ou moins d’affinité avec tel ou tel aspect du travail, mais nous devons faire en sorte que chacun connaisse la pénibilité de chacune des tâches que l’autre accomplit. Celui qui travaille à la vigne doit travailler amoureusement, parce qu’il œuvre à un grand cru chaque jour ; de même celui qui répond au téléphone ; de même celui qui fait les factures. L’indice d’un véritable sens de l’esprit d’entreprise se mesure à des gestes apparemment insignifiants : sans que personne ne l’ai demandé, est-ce que quelqu’un a eu l’initiative de faire le ménage ?
Les modes de consommation ont changé, on est passé au qualitatif. Peut-on encore faire du mauvais vin ?
On peut produire en quantité des meilleurs vins que par le passé. On peut produire en terre catalane des vins sur de beaux terroirs, en quantité, et à des prix compétitifs au plan international. Notre vignoble le permet. Par ailleurs, il y a aussi des productions industrielles performantes et de qualité. C’est tout à fait paradoxal qu’un banyulenc dise cela, mais, parfois, la mécanisation peut augmenter la performance !