’amuser à compter les ronds-points sur un parcours ordinaire est désolant. En budget, en impact visuel, mais surtout en symbolique, les carrefours giratoires sont un véritable produit d’appel pour les communes, en particulier les moins étendues. Leur construction, votée euphoriquement en conseil municipal, crée de l’activité et même de la créativité. Mais entre un torero à l’entrée de Millas, une réplique romane à Saint Genis des Fontaines, une voile latine au Barcarès et une sardane métallique aux abords de l’aéroport de Perpignan, notre paysage routier contient à boire et à manger. Car du grotesque au saugrenu, du cliché à l’éternel, l’esthétique de nos ronds-points obéit à un schéma simple : résumer un village, une ville ou un quartier. Et un résumé sans talent, ça ne vole pas haut, sauf parfois en poésie.
Même si les ronds-points sont là pour infléchir le nombre et la gravité des accidents, ils cachent surtout quelque chose... Au-delà de la diminution de visibilité pour l’automobiliste curieux de voir ce qui se passe de l’autre côté du cercle, c’est surtout un trouble identitaire qui se fait jour dans le virus décoratif, car souhaiter symboliser un territoire signale sa vacuité. Une barque dite "catalane" (il y a les mêmes au Maghreb) et une œuvre de Matisse ne symbolisant plus Collioure, puisque Matisse et les barques sont morts, la vigne et les casots présents ailleurs annoncent-ils l’enterrement de la viticulture ? Cette mise au musée à ciel ouvert semble répondre à l’arrachage général des ceps ! On n’avait jamais aussi peu cultivé l’olivier et la vigne que depuis que ceux-ci ont fait leur apparition devant notre capot. Quant aux fameux palmiers, ils semblent s’implanter au même rythme que l’assistanat social et la perte de l’économie productive. Par endroits, le décor tropical semble même illustrer l’économie tropicale !
Par effet de loupe, nos ronds-points, mises en scène d’images défuntes, exagèrent le réel et l’érigent en valeur éternellement globale : la féria de Millas ne concernant que 3 jours sur 365 et une minorité d’habitants, le torero ambassadeur de l’entrée de ville doit bien servir à quelque chose. A masquer la vérité vraie, tellement discutable, ou à faire diversion ? Car ces logos en 3D grandeur nature morcellent les territoires en parcs à thème : ici l’olivier, là-bas la vigne, plus loin un festival de musique. Nous vivons presque tous dans un résumé municipal !
Au détriment des priorités locales (social, économie, culture), les somptueux ronds-points alimentent le bluff communicatif qui dévore le Pays Catalan depuis 20 ans. La progression des courbes du chômage et de la crise morale sont compensées par la tendance décorative, qui rend l’environnement agréable, dans un décor reconstitué comme un plateau de cinéma. Question de survie.
Si les ronds-points sont un décor de cinéma, qui écrit le scénario ?
Pour le visiteur du dehors, tout est crédible sur nos miniatures en cercle bétonné admirées depuis la voiture. Trompé et content, il prend sa dose d’exotisme fournie par les autorités. Le spectateur local, lui, sait que tout est faux mais cela ne gâche pas son plaisir à suivre un scénario fictif : exactement comme dans un film, où la comédie, le décor et les effets sont travaillés pour reconstituer une réalité furtive ou dépassée ! Bien sûr que ce n’est pas vrai, mais on y croit parce qu’on en a besoin. A l’échelle récente, cette attitude semble être née à la fin des années 1960. Car l’inconscient collectif des Pyrénées-Orientales, imprégné de galère économique, privilégie depuis la bouée touristique massivement promue par tous les échelons institutionnels. Ainsi, l’initiative publique modèle l’image offerte aux yeux de la France du Nord, la seule qui semble partir en vacances, sans même imaginer que l’on puisse venir du Sud : montrons-nous tels que l’autre souhaite nous voir, même si les indispensables palmiers et la baraque de vigne en pierres sèches avec le figuier à côté, pittoresques à souhait, n’existent que peu dans le réel. Même si un simple coup d’œil autour des ronds-points dévoile chardons et fenouil, chênes, roseaux, rocades et lotissements. Sur ces îlots surfaits, l’extrait local est un sympathique mensonge, un maquillage du réel à des fins de séduction avant d’aller plus loin dans la découverte… Le rond-point est seulement une femme séduisante ou carrément une prostituée ?
Certes, les symboles ancestraux des villages catalans ne sont pas très sexy : le canard à Canohès, l’âne à Nyls ou le petit chat à Mosset, nous renvoient à l’étymologie savante des endroits, mais ce bestiaire n’illustre pas le présent. Cependant, nos actuels ambassadeurs circulaires, par la théâtralisation dictée par le public, ne répondent pas davantage à la réalité. Et les artistes savent bien que la solitude survient dès lors que le rideau est tombé.