Animateur de MJC depuis 1999, Pierre-Etienne Soum travaille à Pollestres, Tautavel, Corneilla del Vercol, Le Boulou et Banyuls. Ce grand frère joue l’équilibriste, entre avertissements face à la drogue et cadre légal surréaliste : quand le pétard est évoqué nonchalamment dans les médias, comment inculquer aux jeunes l’idée que c’est interdit par la loi ?
la clau : Dans ton boulot, que fais-tu pour les 13-25 ans ?
Pierre-Etienne Soum : Je leur parle, leur distribue de petits dépliants, avec une vision assez objective qui évite de les culpabiliser. J’explique à ceux qui sont tombés dedans comment ils peuvent s’en sortir, quels risques ils sont en train de prendre au niveau de leur santé et de leur socialisation… Quand un jeune de 13 ans fume toute la journée, tous les jours, se lève à midi et ne fait plus que ça de sa vie, c’est un problème d’autodestruction. A l’âge où l’on construit sa personnalité et son avenir, si la vie tourne autour d’un produit, qu’il soit l’alcool, la cocaïne, la cigarette ou le cannabis, c‘est dommage. Je leur fais prendre conscience qu’ils sont en train de rater des trucs. Avec moi, dégagés de leur famille, ils disent davantage la vérité. J'essaie aussi de me tenir informé des produits qui circulent et suis des formations pour cela.
la clau : Quand le joint rivalise avec la cigarette en milieu scolaire, entre interdit de l'un et tolérance de l'autre, quelle est la perception des jeunes ?
P-E S. : À priori, les gamins fument du haschich et de l’herbe, mais surtout du haschich, du "shit". Certains, un peu en marge, se réfugient dans un produit, mais d’autres passent à côté, heureusement ! L’évolution tend à être que le cannabis est de la drogue, certes, mais au même titre que le café et toutes les substances qui ont un effet sur le corps et l’esprit. La diabolisation s’est répandue mais pas mal de jeunes ont essayé et se sont rendu compte que les dangers étaient plus faibles par rapport à l’argumentaire des années 1970-80. A partir de là, c’est dangereux, car si la loi n’a pas une perception objective de la réalité, certains se disent "Si l’Etat se trompe sur le cannabis, il se trompe sur d’autres drogues".
la clau : L’exception française est double : comparée à l’Europe, la loi française 70-1320 du 31 décembre 1970, qui réprime l’usage du cannabis, est dure, mais la France détient le record de 26 % des filles de 17-18 ans et 38 % de garçons qui ont fumé au cours du dernier mois (Observatoire Française des Drogues et des Toxicomanies - 2005)... Il y a un lien ?
P-E S. : Le cannabis n’est pas nouveau, des intellectuels comme Eugène Delacroix ou Baudelaire le connaissaient. Pourquoi est-il si présent ? Peut-être parce que la France est le pays où l’on consomme le plus de calmants et de substances psychoactives pour essayer de vivre mieux, ou mieux être… Et puis il y a le côté festif : on fume un joint, on se rapproche, dans un état de conscience modifiée, pour synchroniser le groupe et avoir, pendant la fête, des relations différentes de celles de la journée. Mais cette loi, qui diabolise le cannabis en l’assimilant à la cocaïne, l’héroïne et les autres drogues dures, a marqué les esprits. Ces chiffres prouvent que la prohibition n’est pas efficace puisque la consommation chez les jeunes a explosé. Ici, dans les Pyrénées-Orientales, avec le particularisme frontalier qui nous situe sur la route du haschich maghrébin en transit vers le Nord de l’Europe, le produit est plus accessible.
la clau : L’Angleterre, le Pays de Galles, la Suisse, l’Espagne (…) tolèrent le cannabis, dont l’usage thérapeutique légal existe à Barcelone… La France a cessé d’être éclairée ?
P-E S. : Pourquoi reste-t-on sur une loi de 1970 ? C’est un certain manque de courage politique pour coller à une opinion publique formée depuis 40 ans à la politique de la prohibition… Maintenant, pour faire machine arrière, c’est difficile… Ça rappelle l’homo-parentalité, réelle, mais peu reconnue. Il y a des choses qu’on se cache, d’autres qu’on interdit en espérant qu’elles n’existent plus, mais c’est vain. En France, on culpabilise les jeunes et les acheteurs de cannabis, on assimile jeunesse et drogue dans un discours non fondé, alors que la consommation est courante chez les adultes aussi !
la clau : Un sondage Ipsos 2006 révèle que 39% des 20/25 ans en France souhaiteraient plutôt travailler dans la fonction publique… Le cannabis de masse est-il le corollaire de ce désir de sécurité unique au monde ?
P-E S. : Non, pas vraiment, car la prise de cannabis est une prise de risques qui n’est pas en phase avec la recherche de sécurité. S’il y a un lien entre les deux, c’est peut-être un manque d’espoir, une insécurité sur l’avenir. Mais les jeunes qui consomment ne recherchent pas tous la même chose dans le produit… Il y aurait une peur collective française, qui ferait que l’on rechercherait, plus qu’ailleurs, davantage d‘intensité dans le présent ? Peut-être…