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Vendredi 14.4.2006. 00:00h

L’euro est une langue

Si la psychologie évoque largement notre rapport à l’argent, un diagnostic s’impose sur notre rapport à l’euro, devenu langue monétaire unique le 17 février 2002. Parce que la maîtrise des langues
L’euro est une langue L’euro est une langue

Anciennement nommé monnaie unique, l’euro, parfaite abstraction d’hémicycles, constitue par son avènement rapide une grande révolution mentale peu comparable à celle du nouveau franc en 1960. Celle-ci fut tout aussi soudaine, mais un coefficient simple a toujours maintenu les repères. Les monnaies présentant des caractéristiques idiomatiques, car différentes selon les territoires et exigeant un intérêt d’apprentissage, l’euro, métalangage européen, révèle notre aptitude à l’altérité.
Les premiers pas dans le monde euro ont été guidés par la mode française des convertisseurs à invariable 6,55857, vite oubliés par les citoyens doués pour les langues. En effet, l’élève qui souhaite réellement parler une langue abandonne la traduction permanente et abonde vers l’altérité, effaçant son premier moi verbal. La pratique directe, même jalonnée des fautes du parcours initiatique, est le seul et unique gage de réussite. Ainsi, sur le modèle de l’immersion linguistique, les consommateurs qui parlent euro ne manifestent aucune crainte à son égard. Ce sont ceux-là même qui, lors des séjours linguistiques organisés au collège, osaient s’adresser aux autochtones, parfois même en interprètes de leurs camarades. Cette évidence reste toutefois abstraite en France, où le monolinguisme légal a créé un naturel unique, sans marges latérales pour les apports nouveaux. L’hexagonal paradoxe de l’euro est ici : corps étranger dans l’organisme national brandissant ses anticorps, notre monnaie a pourtant été acceptée par son caractère local, après amputation. Mais l’anatomie et le mental sont deux choses différentes. En revanche, langue et monnaie se ressemblent encore dans le schéma anglo-saxon, situé en bordure de la zone euro : la Grande-Bretagne semble ne pas ressentir le besoin d’intégrer la famille de l’euro, car elle possède déjà l’anglais comme langue internationale. Le corps français, percevant la perte de vitesse vertigineuse de sa langue antérieurement internationale, se verrait bien jouer les résistants en perpétuant une grandeur devenue moyenne.

Euro/franc : jusqu’à quand le bilinguisme ?

60% des citoyens français s’exprimaient en francs, en 2005, d’après le baromètre AXA de la retraite établi par l'institut de sondage allemand GFK. Quatre ans après l’apparition mentale de l’euro, l’ancienne langue monétaire a la vie dure malgré un statut légal caduque : comme les langues proscrites, le franc, faisant fi des textes, poursuit son chemin dans l’oralité, en composant une existence parallèle au cadre officiel. Comme les langues interdites, le franc souffre d’un déficit de transmission et ne vit pleinement qu’au sein des populations d’âge élevé ou reculées. En France, l’euro n’est pas au bout de ses peines : l’insoupçonnable est fourni par le même baromètre établi sur un panel représentatif de l’ensemble de la population française, faisant état de 81% d’individus raisonnant en euro en 2004, proportion réduite à 61% en 2005. Un professeur compétent pourrait en témoigner : une régression linguistique est toujours possible. Au classement européen des meilleurs orateurs en euro, l’Allemagne est première, suivie par l’Espagne puis la France. Arithmétiquement avantagés, les citoyens allemands divisent par deux le montant des marks. Cependant, les sujets espagnols, aussi peu soulagés par le taux de conversion que les citoyens français, parlent euro à 80%. Par analogie au multilinguisme, inscrit dans leur constitution ?
Une tendance nostalgique, rendue publique par l’institut Téléperformances France en décembre 2005, fait état de 47% de Français favorables au retour au franc, s'il était envisageable. Les 46% d'avis non favorables de cette étude démontrant la légère minorité des adhérents à l’euro. Ainsi, le corps national français, affecté au cœur de son identité traditionnelle, manifesterait un refus quant à l’acquisition d’une nouvelle personnalité d’avenir, par une absence d’engagement personnel visant à sa construction. Les efforts, l’acuité et l’ouverture étant les seules garanties d’apprentissage des nouvelles méthodes et des nouveaux codes, une lecture élargie au vaste dossier européen serait envisageable. Pareillement, au regard des propositions visant à rétablir le « franc national » lors de l’historique campagne présidentielle française de 2002, des amalgames faciles, placés sur la tangente des extrêmes, seraient possibles. Les conclusions ne sauraient être qu’alarmistes. Parce que l’argent est synonyme de valeur marchande et d’évaluation sociale, la démarche d’acceptation de l’euro dessine à elle seule la croisée des chemins de notre temps. Comment conjuguer l’existence en France ? Par un passé encore présent, un passé recomposé, un passé simple, sans complications ? Avec difficultés au futur, car celui-ci est le temps des certitudes.



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