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Blogs > Laura Panellet > L'ironie, c'est fini !


Vendredi 17.3.2006. 00:00h

L'ironie, c'est fini !

L'ironie, figure de rhétorique, était très sollicitée au XVIIIème siècle, siècle des Lumières français. C'est un procédé commode pour engager la critique de la réalit&eacu

Les écrivains philosophes français comme Fontenelle, Montesquieu et Voltaire portaient sur la société de leur temps un regard très critique, en passant la réalité "au crible de la raison". Les Lumières sont celles de la Raison qui doit guider notre jugement sur la réalité. L'intolérance et la censure régnaient, le pouvoir du Roi était absolu et l'Eglise Catholique toute puissante. Critiquer ces pouvoirs était périlleux et manier l'ironie était d'abord un moyen d'avancer masqué. Car l'ironie , c'est exprimer le contraire de ce que l'on veut faire entendre. On exprime la proposition A pour faire comprendre non-A, qui est donc le sens produit par le signe, à condition que celui-ci soit correctement interprété.
Quelques exemples d'ironie :
- à un enfant qui s'est sali : "Tu es propre !"
- à une personne qui échoue dans une tentative :" Quelle habileté !"
- Montesquieu : "Comment peut-on être Persan ?"
- Voltaire : "Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint !"

Dans les deux premiers exemples le contexte lui-même propose non-A. Dans les deux derniers, il faut un raisonnement plus élaboré et la mise en œuvre de concepts. L'interprétation peut-être erronée et l'ironie tomber à plat, voire atteindre l'effet contraire de ce qui est recherché. On constate donc que l'ironie fait intervenir une logique particulière en dehors de tous contextes émotionnel ou factuel. Elle opère une distanciation de son auteur et elle demande la même attitude de la part de son interprète. Elle a pour but de faire émerger une vision alternative, pour produire une autre perception de la réalité.
Autre époque, autres pouvoirs et donc autres formes de résistance. En 2005, la lutte des Catalans contre le pouvoir régional incarné par Georges Frêche, Président du Languedoc-Roussillon, en est un exemple très récent.
Lorsque M. Frêche a voulu rebaptiser la région en Septimanie, une ardente et forte campagne s'est organisée contre le désir saugrenu et intempestif du potentat montpelliérain. On a beaucoup utilisé l'humour, la raillerie, la dérision mais point d'ironie… Pensons à l'affiche de la commune catalane des Angles : "Contre la Septimaniole, vaccinons". Elle présentait G. Frêche, fesses à l'air, dans la posture du "caganer", le santon de la crèche de Noël catalane surpris en pleine séance de soulagement intestinal. Prêt à le vacciner, un petit garçon en costume traditionnel, armé d'une énorme seringue. Ce dessin représentait une métaphore dans laquelle l'idée de G. Frêche était comparée à une maladie dont le Président de la Région était atteint, et dont les Catalans devaient le guérir et surtout se prémunir. Pensons aussi à tous les jeux de mots permis par la phonétique de Septimanie comme septicémie, septimania et même "septiconnerie"… Pensons aussi au Burro Masqué, un zorro animal créé pour l’occasion. Mais dans ce cas rien de risible. Que du sérieux. Le Burro Masqué était le héros du peuple catalan opprimé. Nous sommes loin de la dérision avec cette allégorie qui convoque d'une part l’âne symbole des Pays Catalans, le burro, et d'autre part une figure populaire de la lutte contre l'oppression, Zorro.
Dans ce contexte de lutte très tendue, pouvait-on manier l'ironie ? Avait-on le temps d'asseoir les habitus d'interprétation nécessaires, de prendre la distance qui convient ? Il aurait fallu représenter G. Frêche en gentil président de région, valorisant l'identité catalane, garantissant ses valeurs et surtout particulièrement respectueux du pays nord catalan. Il aurait fallu pouvoir, parodiant Montesquieu, écrire : "Comment peut-on être Catalan ?".

Fini le temps de la moquerie "intellectuelle" : il est loin le temps des Lumières.

A l'évidence l'opinion publique est plus apte aujourd'hui à gober les idées distillées par les medias qu'à exercer son propre jugement. Au lieu de recourir à la raison, on se complait dans une émotion qui emporte la conclusion. Les Lumières sont éteintes, c'est le retour à l'obscurantisme et cette régression est malheureusement théorisée par certains penseurs qui se flattent d'en finir avec le siècle de la Raison au motif qu'elle n'aurait pas résolu les problèmes de l'humanité.
Mais, en corollaire, l'intolérance se développe car le fait religieux occupe désormais une place prépondérante et facilite aussi les replis communautaires. Le masque que procure l'ironie nous serait bien utile tant il est maintenant difficile et périlleux d'exercer la moindre critique. L'autocensure voire la censure sont de retour et la liberté d'expression des citoyens est contestée. On reparle d'interdire une pièce de Voltaire intitulée "Mahomet". Interdite en 1740, le serait-elle au XXIème siècle ? Et que dire des polémiques sur les caricatures de ce même prophète ? Aurait-on pu le représenter ironiquement comme un homme de paix brandissant une fleur ou un rameau d'olivier ? Le lecteur aurait-il pu penser le contraire ? A pour non-A aurait-il été plus habile mais le dessin aurait-il été compris dans ce contexte passionnel, émotionnel, irrationnel ?
Décidément il semblerait que l'ironie se soit éteinte avec les Lumières…



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