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La nouvelle a été publiée dans le magazine « Lire » du mois de février 2006. Elle est passée inaperçue, tellement nous sommes occupés à nous interroger sur le sens réel de la vie symbolisée par les CPE, CNE, AGSS, et autres TCE… Mais sincèrement, peut-il y avoir de sujets plus importants, pour les Catalans du nord que nous sommes, que l’existence de tels monstres sanglants dans nos montagnes, y compris et surtout pour l’avenir de nos enfants ?
Mais qui est donc ce Jim Harrison se proposant de faire exister de telles créatures ? Car, n’en doutons pas, s’il peut les décrire, c’est bien qu’il est capable de les faire exister. Les américains ont ceci de particulier qu’ils sont capables de réaliser leurs rêves. N’oublions pas qu’en son temps, John Kennedy avait vendu la mèche quand il avait publiquement avoué, en parlant de la conquête de la lune : « If we can dream it, we can do it », « Si on peut le rêver, on peut le faire ». Et ils l’ont fait... A la stupéfaction générale, sauf de ma tante Alice qui n’y a pas cru.
Né en 1937 à Grayling, dans le Michigan U.S.A., Harrison rejoint assez vite l’univers sophistiqué de Boston, ce qui fera définitivement de lui un « étasunien » atypique. Dénonçant régulièrement l’injustice faite au peuple indien, il se fera souvent le chantre de la dualité nature-société. Pourtant, cet inquiétant Jim Harrison est loin d’être aussi conventionnel que ses études littéraires pourraient le laisser penser. Il y a en lui du Fante, mêlé à du Kerouac et du Miller dont il tempère les excès avec la dose de bonne bouffe et de bons vins nécessaires à la reconstitution de l’énergie vitale consommée par l’orgasme. En 1979, avec son physique de rugbyman il marque un point décisif nommé « Legend of the fall » (légendes d’automne), récidive en 1988 par « Dalva » et assure la domination du terrain en 1998 avec « The road back ». Les joueurs qui ne sont pas dans son camp redoutent déjà la venue de « The summer he didn’t die », que l’éditeur Bourgeois nous proposera en librairie dès ce mois de mars 2006. Pour notre plus grand plaisir à nous, qui sommes ses « Socis », comme ils disent à l’USAP.
Harrison sous les latitudes catalanes... Pour qui faire ?
Mais qu’est ce qui a pu mener un tel monstre, littéraire, à chercher, en pays catalan, des chèvres géantes aux yeux rouges et aux dents acérées ? Sûrement pas son amour pour la chasse aux « serpents à sonnettes républicains », qu’il découpe à la faux dans son Montana chéri. Non, la raison en est à la fois simple et compliquée. Simple parce qu’officiellement c’est Antonio Machado qui l’attire ici. Trop simple, donc ça se complique… parce qu’en fait c’est l’appât du vin qui le guide. Oui du vin car le gain il ne le cherche plus. J’en profiterai pour faire une parenthèse afin de signaler que les auteurs sont de plus en plus condamnés à n’être que le sous prolétariat post-moderne de maisons d’édition mondialisées appartenant probablement au groupe Lagardère…L’appât du vin donc, mais pas n’importe lequel, celui du domaine de la Tour Vieille, à Collioure. Et c’est là que ça se complique vraiment. Non pas que Vincent Cantié, le vigneron, soit lui-même compliqué, bien que parfois il fasse semblant de l’être… Ni que sa femme, Christine Campadieu, cuisine mal. A lire Jim Harrison, le boudin aux fèves fraîches ou le ragoût d’anguille, qu’elle mitonne entre deux présentations de cave, nous font regretter de ne pas faire partie de leurs amis… En fait, ce qui rend les choses si compliquées c’est que le vin de Vincent et la cuisine de Christine sont sublimes. Donc s’il revient, Jim Harrison ne repartira plus.
Ne pouvant plus nous débarrasser de lui, nous vivrons dans la crainte mystique qu’il ne finisse par trouver les fameuses chèvres. La valise, nous savons bien qu’elle a déjà été vendue à Salvador Dalí par le chef de gare de Perpignan, ce qui l’a rendu fou, Dalí, pas le chef de gare. Mais surtout, il nous restera alors à faire le plus dur : lui dire « bienvenue » Jim. Un simple mot qui passe mal en français, si j’en juge par l’obscénité permanente de nos informations nationales. Un mot que nous n’avons peut être pas assez dit à une autre icône de la littérature anglo-saxonne, Patrick O’Brian, mort récemment à Collioure dans l’indifférence générale, comme Machado. Alors, parce qu’ainsi je suis sûr que ça sonne mieux, mais surtout parce que j’aime bien ce type qui cherche des chèvres gardant des poèmes, je vais le lui dire par avance : « benvingut sigueu a casa nostra, Jim Harrisson, You’re welcome… ».