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M
ai 2006, je prends ma décision, je vais m’inscrire à l’ANPE. 10 h, je pousse la porte de l’agence située près de chez moi, quelque part en plaine du Roussillon. Le hall est clair, des couleurs apaisantes sur les murs, tout semble étudié pour un accueil maîtrisé des chômeurs. Je regarde autour de moi. Pas vraiment le speed. Brusquement une porte s’ouvre, un homme rentre, pressé.
- Euh bonjour, c’est vous qui… ?
Agacé, il se tourne vers moi
- Vous cherchez quelque chose ?
- Oui, voilà je voudrais m’inscrire à l’ANPE…
- Vous êtes passé par l’ASSEDIC ?
- Bin non, je…
- Alors commencez par ça et revenez nous voir.
- Mais, attendez, comment faire ? c’est où l’ASSEDIC ?
- Le mieux c’est Internet, vous l’avez ?
- Euh non…
- Vous avez des bornes en libre accès, là-bas, ou par téléphone. Les coordonnées sont au tableau. Je suis pressé…
Il a disparu. Seul dans le hall, je décide de rentrer chez moi en me disant que le type qui vient de se faire virer et se demande comment il va continuer à nourrir sa famille doit se sentir très mal, certains ne reviendront pas.
Chez moi je me connecte sur le site ASSEDIC, mais sans ADSL le chargement est très long et je renonce. Un peu plus tard ça finit par le faire mais brusquement une alerte s’affiche : "Ce site n’étant pas sécurisé, tout transfert d’information comporte d’importants risques de piratage, souhaitez-vous continuer ?". Je clique OK. Enfin ça y est, je suis inscrit. Un débutant aurait eu du mal : le site fonctionne mal et le panneau de danger est très inquiétant.
Quelques jours plus tard je reçois un dossier complet. Mon inscription a été enregistrée. Un des documents m’informe que je dois me rendre, dans un délai maximum d’un mois, à un entretien dans les locaux de l’agence ANPE située à plus de 30 km de mon domicile. Coup de téléphone pour signaler qu’une agence existe à moins de 500 m de chez moi,
- Puis-je avoir cet entretien ici plutôt qu’à 30 Km ?
La femme au téléphone est aimable et très pro :
- Oui c’est possible, il suffit de vous y rendre dans les horaires indiqués, de vous munir de la convocation et de mentionner votre appel de ce jour.
- Faut-il prendre rendez vous ?
- Non, inutile, pour un premier entretien il vous prendront sans rendez vous.
Je retourne à l’agence, cette fois une femme assez BCBG est derrière la banque d’accueil.
- Bonjour, voilà je viens pour un entretien…
- Vous avez rendez vous ?
- Euh non, on m’a dit que ce n’était pas nécessaire.
- On vous a dit n’importe quoi, on ne reçoit pas dans le flux…
Il me faut un moment pour réaliser. Elle vient de traiter de conne sa collègue qui m’a aimablement répondu au téléphone et m’écrase de son langage technocratique. Je décide de jouer le jeu.
"Chez ANPE, on ne reçoit pas dans le flux". Pardon ?
Regard baissé, épaules voûtées, je me permets un :
- Excusez-moi, c’est quoi le flux ?
- Les gens qui entrent et qui sortent…
Face à mon air désespéré elle prend un ton condescendant et me parle comme si j’étais débile.
- Voyez-vous, nos agences sont ouvertes au public pour un meilleur accueil… Un genre de libre service. Les gens entrent et sortent en toute liberté, consultent les tableaux d’affichage, se connectent sur Internet. C’est le flux. Si vous avez rendez-vous, c’est différent…
Comme l’autre fois l’agence est déserte… Ah non, une femme attend dans un coin, elle ouvre et ferme un dossier compulsivement, triste, le regard baissé. Eclairé sur le "flux" et me mettant dans la peau d’une poussière véhiculée par ce courant, je pousse mes pions.
- Ah je comprends mieux, alors pourrais-je avoir un rendez-vous ?
- Si vous croyez que je dispose de l’agenda des conseillers… Ce sont eux qui gèrent leurs rendez-vous, ce sont des gens très occupés (sous-entendu "toi t’as rien d’autre à foutre…"). La colère me gagne lentement, je me redresse et la fusille du regard.
- Alors pourrais-je rencontrer un conseiller ?
Elle sursaute. Je viens de commettre une erreur, elle m’a basculé d’instinct de la case "pauvre type" à la case "emmerdeur potentiellement dangereux".
- Je vais voir, mais ce n’est pas si simple…
Un type arrive, agressif, je décide de rengainer ma mauvaise humeur et d’obtenir un rendez-vous, il me le donne.
- Mais c’est dans trois semaines, la date limite de ma convocation sera passée, je ne risque pas d'être radié ?
- Non non, pas de risque…
En fait, il me faudra plusieurs semaines pour comprendre qu'ANPE et ASSEDIC ont leur logique propre. La machinerie justifie artificiellement ses rouages internes et les personnels qui m'ont reçu semblent avoir besoin de candidats au chômage pour conserver eux-mêmes leur emploi. Ainsi, convoqué ultérieurement, j'en oublie la déclaration mensuelle ASSEDIC que tout chômeur doit remplir, détail expliqué lors du fameux rendez-vous ANPE. Une semaine plus tard, en juin 2006, je reçois un courrier ASSEDIC m'informant que je suis radié: retour à la case départ.