Quand la rédaction de la clau a décidé d’aborder le sujet, j’ai sauté sur l’occasion d’éclairer notre lanterne à tabous. Il faut dire que dans les années 1980, je faisais partie des homophobes soft, genre bien pensants : "les homos d’accord, mais quand même pas dans la rue". Avec le recul, je réalise que finalement se sont les pires. La fréquentation de quelques homos adorables, le film "Philadelphia" en 1993 et la lecture assidue des "Chroniques de San Francisco" du romancier américain Armistead Maupin, plus deux ou trois baffes de la vie, m’ont amené à plus de mesure sur le regard posé à autrui, et surtout à ne pas juger. Quelques coups de fil plus tard, me voilà dans un lotissement de la commune de Cabestany, en plaine du Roussillon, devant une demeure comme tant d'autres. Les deux enfants nous embrassent. Ils sont plein de vie et retournent, l’un aux devoirs, l’autre à la console vidéo. Céline et Martine m’accueillent avec un amusement teinté d’inquiétude. "Tu sais, j’ai peur que tu ne sois terriblement déçu" commence Céline. Je dis que le but n’est pas de faire une thèse mais plutôt un rapide portrait d’une famille homoparentale parmi tant d’autres. "Nous ne sommes pas des militantes. Les enfants, nous les élevons comme toutes les autres familles. Hugo est le fils de Martine, il a dix ans. C’est un enfant très vivant, alors de temps en temps il faut aussi un peu d’autorité. Pendant les vacances et un week-end sur deux, il voit son papa. Comme d’autres enfants…". Céline explique, elle est calme, posée, "Tu vois, c’est tout simplement un enfant au sein d’une famille". Martine, qui s’était retirée pour ne pas participer à un truc trop engagé, revient sur la pointe des pieds. Elles se sourient, de temps en temps Hugo passe la tête, intrigué par cet inconnu à micro. Céline continue "On avait un grand désir d’enfant toutes les deux, alors on a pensé à l’insémination artificielle. Mais en France ce n’est pas possible et on est allé à Barcelone. Les choses ont fait que nous avons fini par renoncer. Je me souviens qu’au début on s’est posé pas mal de questions. En fait, comme pour Hugo et Anna, il faut beaucoup d’amour et puis il y a une éducation, et au final ça fonctionne… ".
"Pas de droit à l’erreur… S’il y a problème, c’est forcément notre faute !"
Et le regard des autres ? Ma question les sépare une fraction de seconde, Céline a pris du recul sur le sujet, elle assume. Martine hésite à dire que ce n’est pas toujours évident : "Dans certains milieux professionnels, ce thème est vraiment tabou et puis c’est parfois difficile avec ceux qui encadrent nos enfants…on n’a pas droit à l’erreur, s’il y a le moindre problème, c’est forcément toujours de notre faute…". Au ton de Martine j’imagine les sous entendus, les jugements définitifs, les regards ambigus. À ce moment je réalise à quel point l’enfer c’est surtout les Autres. Et les débats sur ce thème, lors de la campagne présidentielle ? Céline se redresse, "Ça m’énerve ! Je me demande comment ils peuvent se permettre un jugement ! On est saines de corps et d’esprit, on n’est pas des sous- humains non ? De quoi ils se mêlent ?". Et la société française, dans tout ça ? "Complètement décalée… mais on y arrivera, c’est obligé, on traîne des choses depuis si longtemps… Mais moi je suis heureuse, et Hugo semble l’être aussi, alors ?". Martine revient et s’installe avec nous, "Dans le schéma classique de la famille, style homme-femme, tu vois qu’il y a parfois des enfants qui sont très malheureux... Le critère que les gens devraient retenir c’est celui-là : les enfants sont-ils heureux ?".
Céline avait raison, en fait de famille homoparentale je suis tout simplement tombé dans une famille. Une famille qui aime ses enfants. Je me rappelle ces sordides conversations de comptoir, le genre que nous avons tous entendu sur les homos, et, pire que tout : "...Ceux qui se mêlent d’avoir des gosses". Au fond, le vrai tabou c’est celui de la sexualité. Avez-vous lu un bouquin de Richard Bachman (en fait Stephen King) intitulé Rage ? On y découvre un petit garçon terrifié par un monstre grinçant qui hante parfois la maison. Une nuit, il prend son courage à deux mains et ouvre la porte de la chambre parentale : le grincement provient du lit. Son père, un gros con brutal, est le monstre qui le fait grincer dans ses ébats avec la mère. Battu et traumatisé, le petit Charlie finira très mal. Alors oui, Martine, le problème n’est pas d’être homo, bi ou hétéro, le problème c’est l’amour dont on est capable pour ses enfants. Le petit Hugo vient se blottir dans les bras de Céline, il fait l’andouille. Sincèrement, je souhaite à tous les gamins privés d’affection d’avoir la chance de vivre dans une famille comme celle de Martine et Céline.