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D’origine juive, Baruch de Spinoza est né à Amsterdam le 24 novembre 1632. Après de brillantes études, notamment théologiques, son impertinence et sa rigueur finirent par déranger les rabbins. Remplacer la morale, qui à l’époque était religieuse, par l’éthique, c'est-à-dire l’imposé par le raisonné, ne pouvait que lui valoir le courroux du clergé, mais aussi des notables. Spinoza sera très tôt excommunié et banni de la cité d’Amsterdam. Mais il continuera toute sa vie à confirmer sa pensée concernant la morale. Dans la quatrième partie de l’Éthique, intitulée « De la servitude humaine », il nous dit : « Qui est mené par la crainte, et fait le bien pour éviter le mal, n’est pas mené par la raison ». Ce qui nous interpelle aussi bien sur nos lâchetés quotidiennes, grandes ou petites, que sur les dérives du pouvoir et les nouvelles morales qui en découlent. Il meurt en 1677, et il convient de resituer sa pensée dans son époque afin de comprendre à quel point elle est révolutionnaire : 1659, c’est le traité des Pyrénées, qui annexe la Catalogne du Nord et l'Artois à la France, une période de misère et de répression pour les populations.
C’est en 1661, à la fin de sa vie, que Spinoza commence la rédaction de L’Éthique. C’est à la base un traité de mathématique conforme à la pensée Euclidienne, composé d’un certain nombre de propositions suivies de leur démonstration et de réflexions appropriées. Mais la mathématique de Spinoza se propose de nous montrer une voie surprenante, celle d’une forme de liberté, donc de bien être, basé sur la raison : « l’homme que mène la raison est plus libre dans la cité, où il vit selon le décret commun, que dans la solitude, où il n’obéit qu’à lui-même ». Ainsi, la véritable liberté ne serait que le choix raisonné des contraintes qui règlent notre vie. Faisant cela il pose les bases modernes des libertés individuelles et collectives au sein de la société, donc de la responsabilité. On est loin de la liberté de tout faire, ou de l’individualisme dominant. On touche du doigt le pacte social et le bien public.
Spinoza esquisse un décor de nouvelles solidarités
Mais Spinoza dessine aussi les contours de la notion de solidarité collective et donc du principe de l’état en soulignant que « le soin des pauvres incombe à la société toute entière, et concerne seulement l’utilité commune ». attirant ainsi l’attention sur les limites d’une solidarité qui ne doit pas asservir. Cependant c’est en cheminant dans sa pensée qu’on découvre à quel point il croit en l’individu, dans une vision laïque du terme : « si les hommes naissaient libres ils ne formeraient aucun concept du bien et du mal, aussi longtemps qu’ils seraient libres ». Le philosophe récidive en revendiquant pour chacun la capacité d’agir sur sa propre existence « Nul ne peut désirer être bienheureux, et bien vivre, sans désirer en même temps être, agir et vivre, c'est-à-dire exister en actes ». Jusque-là on pourrait penser que Spinoza est un homme du passé ayant esquissé quelques réflexions sur lesquelles on ferait bien de revenir. Mais lorsqu'il dénonce les partisans d’une société uniquement basée sur l’argent et la consommation, qu’il dénomme « les vulgaires », « parce qu’ils ne peuvent imaginer aucune espèce de joie qui ne soit pas accompagnée par l’idée des monnaies comme cause », alors on comprend à quel point cet homme est notre contemporain. Ardent défenseur de la démocratie, Spinoza sera un peu abusivement assimilé aux matérialistes. A la fois Marx et Nietzsche s’en sont inspirés, aujourd’hui de rares intellectuels le redécouvrent, comme le philosophe italien Toni Negri qui le citait en 1995 lors d’une intervention sur « l’avenir des idéologies ».
Saurons-nous puiser dans la pensée du philosophe hollandais la substance d’un nouvel humanisme, débarrassé des acquis encombrants de deux siècles de luttes sociales, afin de poser les bases d’une véritable alternative à la société de consommation libérale ? Ou sommes-nous condamnés à nous fourvoyer encore longtemps dans des combats réactionnaires d’arrière-garde, tellement l’ultralibéralisme a tourné à son profit la capacité à penser l’avenir dont faisait preuve Spinoza ? Laissons lui la réponse : « Nul ne peut désirer être bienheureux, et bien vivre, sans désirer en même temps être, agir et vivre, c'est-à-dire exister en actes. ». A nous donc de jouer…