Mes chers amis…
Depuis 1984 à Bhopal, où la compagnie américaine Union Carbide a laissé échapper un nuage toxique tuant plusieurs milliers d’Hindous, jusqu’à Abidjan cet été 2006 où le nettoyage des cuves du chimiquier Probo Koala, affrété par des compagnies européennes, a intoxiqué plusieurs milliers d’Ivoiriens, longue est la liste des crimes que nos sociétés industrielles ont commis dans vos pays en voie de développement. Sans parler des conflits régionaux et des épidémies que nous semons de-ci de-là pour faire tourner nos usines. C’est un fait, notre richesse ne serait pas possible sans la misère des pays que vous representez. C’est pourquoi je tenais à vous remercier chaleureusement pour la solidarité sans faille que vous nous manifestez. Oui, mes chers amis, pourrions-nous, sans les métaux rares d’Afrique, sans la main d’œuvre chinoise ou le pétrole du moyen orient, construire au quotidien ce tourbillon basé sur la croissance, qui nous entraîne vers toujours plus de consommation, plus de loisirs, plus de plaisirs ? Pourrions -nous vivre sans chaussures Nike, sans voitures climatisées ou tee-shirts Décathlon ? Et le ski, et la plage et les avions qui nous font découvrir la fabuleuse beauté de vos paysages encore vierges, pourrions-nous vivre sans ? Non, il est trop tard, personne chez nous ne veut plus renoncer. Partager ? C’est impossible, d’ailleurs sans pauvres il ne peut y avoir de riches.
De toute façon nous avons tout prévu, tout organisé, notre modèle philosophique est incontestablement le meilleur ! Je parle bien sûr de la démocratie. Nous sommes la démocratie. Je sais que vous enviez ce concept qui nous enrichit chaque jour davantage tout en vous asservissant chaque jour un peu plus. J’aimerais rappeler que nous dirigeons ce modèle unique grâce aux outils que nous vous avons astucieusement imposé : le Fond Monétaire International et l'Organisation Mondiale du Commerce, qui peuvent ruiner vos populations à tout moment. Nous pouvons même vous faire la guerre impunément, car nous possédons les médias et les satellites de diffusion de l’info planétaire, choisie par nous. Ainsi nous décidons si vous êtes des méchants ou des gentils aux yeux de tous. La guerre, nous n'y risquons rien puisque nous la faisons chez vous, avec des armes que nous sommes seuls à fabriquer ! Nous avons même le droit international dans notre camp puisque l’Organisation des Nations Unies c’est nous aussi.
Pays pauvres, soyez solidaires, restez pauvres !
J’ai maintenant un reproche à vous faire et tiens à avertir solennellement le territoire concerné. J’ai reçu une plainte du lobby pétrolier contre l’enclave du Brésil utilisant en grande quantité l’essence agricole pour ses véhicules. Les groupes pétroliers se plaignent de ne pas toucher leur dû sur cette consommation. Vous devez comprendre que de telles pratiques mettent en cause l’équilibre de groupes industriels finançant la plupart des campagnes électorales de nos démocraties. J’espère que chacun d’entre vous sait maintenant que le monde libre ne peut être menacé impunément ! À propos de libertés, je voudrais souligner à quel point sont grandes celles dont jouissent nos populations. Oui, chez nous le droit de consommer du Soda Cola est garanti jusqu’aux coins les plus reculés de nos territoires, chacun peut regarder le football à la télévision et l’égoïsme et l'individualisme sont des droits fondamentaux reconnus par tous. Je sais que l’exercice de telles avancées sociétales est un rêve encore inaccessible pour vous. Mais tenez bon, il est à votre portée, nous vous aiderons.
Enfin, je voudrais vous présenter une nouvelle approche de nos relations: il s’agit de la "clean politique" ou "politique propre". Nous avons décidé de renoncer aux droits légitimes dont nous disposons sur la fabrication des médicaments destinés à combattre l’épidémie de SIDA. Epidémie répandue par nous voilà plus de vingt ans. De telles pratiques très XXème sont maintenant inutiles. En échange, et grâce aux biotechnologies, nous imposerons les cultures transgéniques à graines stériles. Une façon maîtrisée et surtout transparente de faire de la politique puisque chacun d’entre vous est désormais averti : nous refuserons de vendre les graines nécessaires aux récoltes à ceux qui ne respecteront pas nos règles, ce qui déclenchera des famines ciblées dans les territoires concernés.
Pour finir, j’espère que chacun de vous sera attaché à rembourser les dettes généreusement contractées auprès du FMI et vous encourage à tout faire pour rejoindre le club des grandes démocraties que nous représentons. Vive la liberté !
Le Maître du Monde, avec Jonathan Prescot.