Les écoliers du Pays Catalan n'échappent pas aux traditionnelles réunions de fin de trimestre entre parents et enseignants... Mi-octobre 2006 au deuxième étage d'un nouveau collège de la communauté de communes Albères/Côte Vermeille, en Roussillon. Il est 19h, l'enseignante de langue régionale, catalane en l'occurence, avertit : "Votre enfant est dans une classe de 6ème unique avec 3 heures par semaine d’enseignement du catalan et j'aimerais plus d’implication des parents. Je ne note pas mes élèves en fonction de leurs résultats, sinon ils pourraient être déçus, j’en suis réduite à vendre le catalan aux élèves pour arriver à maintenir une classe de 20 élèves. Sans cela, l’année prochaine je ne pourrai plus enseigner le catalan car je donne aussi les cours d’espagnol, privilégié parmi les langues. Je risque d'enseigner l’espagnol au détriment du catalan"... Il n’y a pas ici de remise en question de l’identité catalane mais une simple banalité : chez les enseignants, parents et élèves, tout le monde trouve normal que le français soit l’unique langue du département des Pyrénées-Orientales.
Le XIXè siècle respire encore
La sempiternelle hiérarchie culturelle persiste entre le français, l’espagnol et le catalan. Comment saisir ce mixage de croyance républicaine et de démagogie régionale ? Sommes-nous davantage français que les Sénégalais, sujets du Roi de France bien avant l’annexion au royaume des Comtés du Roussillon et de Cerdagne, en 1659 ? A-t-on envisagé la multiplicité des identités autrement que par l’approche unilatérale ? Même Napoléon Bonaparte avait compris le poids des identités hexagonales en diffusant sa promulgation « d’Empereur des français » en langue catalane, basque ou corse. Quant à l’historien Pierre Vidal, on note dans son ouvrage « Les juifs des anciens comtés du Roussillon et de Cerdagne » le parcours de la communauté catalano-séfarade, ballottée d’un bout à l’autre de notre mer, expulsée par l’inquisition et partie de Collioure avant d’être accueillie à Alger où,
ironnie de l’histoire, leurs descendants devenus français par décret n’auront d’autre choix,après l’indépendance de l’Algérie en 1962, que de prendre le bateau pour Port-Vendres…
L’identité est parfois un casse-tête et sa simplification tranquillise tout un système…
L'École excelle dans la production d'enfants culturellement borgnes !
Quand la démagogie est au service du nationalisme, on peut aisément comparer le réduit identitaire nord Catalan, où moins de 10% des habitants parle réellement la langue en 2007, aux Serbes du Kosovo : on y retrouve la disparition nette d’une langue et la satellisation de populations vers une colonisation culturelle plus ou moins soft. Etrange similitude, le cœur géographique du lieu de naissance identitaire est menacé mais l’identité reste durablement implantée et majoritaire aux périphéries que sont Barcelone ou Belgrade. Pourtant, les linguistes reconnaissent l’importance des langues minoritaires dans le rayonnement des langues dominantes. Ainsi, l’une des grandes richesses de la langue de Molière est d’être présente sur les 5 continents sans pour autant disposer d’une place dominante. Il en est de même pour les langues minoritaires et leurs communautés linguistiques souvent éparpillées en micro-sociétés. Elles bénéficient de réseaux de communications assez souples pour permettre des liens ténus et continus entre elles, selon "l’Atlantique noir", thèse du sociologue afro-britannique Paul Giroy sur les migrations du peuple africain. Mais dans la Catalogne Nord complexée, lorsque l’œil droit est tourné vers Paris et l’œil gauche, borgne, refuse obstinément d’ouvrir sa pupille vers Barcelone, que propose-t-on aux jeunes générations, dans les années cruciales de ce début de millénaire ? Malgré des slogans hypocrites qui louent la diversité culturelle, l’impasse de la concertation citoyenne aboutit à la négation des spécificités criantes.
Être conscient de son identité, sur une planète multiculturelle
Si les nouvelles générations issues des migrations récentes n’assument pas leurs identités, en englobant la catalane, faudra-t-il regarder passer le TGV ? Sans l’appui des élites et notabilités, incontournables soutiens des identités, y a-t-il un après Languedoc-Roussillon ? Si la rentabilité, l’ultra-libéralisme et les mentalités jacobines empêchent le décloisonnement mental, reste l’espoir de l’exemple, car la prise de la Bastille était aussi une utopie indépassable pour les révolutionnaires de 1789 qui ont pourtant fini par la faire tomber… A l’approche des élections présidentielles, que nous proposent nos élites politiques hormis des réductions budgétaires draconiennes ? Une stratégie scolaire cohérente qui intègre toutes les spécificités culturelles est elle encore envisageable ou serons-nous voués à regarder nos enfants devenir des sous-produits régionalistes et acculturés d’une mondialisation américano-chinoise hégémonique ? Le temps du débat touche à sa fin. Les générations directement concernées par les bouleversements démographiques et le vieillissement inéluctable de la population européenne sont maintenant au pied du mur. Seule une société pleinement consciente de ses identités multiculturelles peut espérer faire face au défis d’un monde multipolaire. Qui d’autre que l’École peut être capable de préparer nos enfants aux réalités culturelles et économiques européennes ?