L'Espagne, européenne depuis 1986, reste un pays négligé par les élites de Berlin, Paris et Londres. Sa guerre, sanglante, a longtemps été éludée par une imagerie ibérique centrée sur la trilogie corrida-flamenco-football. Mais cette "guerra civil" revient, comme un boomerang, avec des évènements récents… Comme en janvier 2006, lorsque le lieutenant colonel Antonio Tejero, franquiste notoire, remettait publiquement en cause la pluri-nationalité de l’Espagne en s’invitant dans les débats sur l’autonomie régionale. Ou en mars 2004, avec l’élection du socialiste José Luis Rodríguez Zapatero au poste de 1er ministre espagnol, imputable au refus populaire de voir l’Espagne participer à la guerre américaine en Irak soutenue par le gouvernement sortant de José María Aznar (Partido Popular). Une contestation totale lors des attentats islamistes du 11 mars 2004 à Madrid, trois jours avant les élections générales. Le souvenir de cette guerre atroce est vivace : tous les ans encore, on découvre en Espagne des fosses communes où s’entassent les ossements de femmes et d’hommes fusillés et/ou torturés pendant et après la Guerre Civile. Aussi, dès qu’un événement atypique se produit, le parallèle avec la Guerre de 1936 s’impose dans la conscience collective. Bien sûr, sans ses mensonges accusant les terroristes basques d’être les auteurs des attentats, le très droitier Partido Popular serait encore en place. Mais rien ne peut faire oublier à la population les souffrances endurées il y a 70 ans, et, pour certains, depuis 70 ans. Comment ne pas voir une perpétuelle confrontation idéologique entre forces antagonistes de gauche et de droite, entre républicains et franquistes, démocrates et réacs nostalgiques de la dictature, lorsqu’on sait que M. Aznar, issu de la mouvance de Franco et du post-franquisme dont il a rejoint le parti en 1979, a milité au Front des étudiants syndicalistes, organisation catholique d’extrême droite, quand d’autres prenaient le risque de défier le régime... Alors que M. Zapatero est un petit-fils de Républicain fusillé par les Franquistes pendant la guerre ?
Et l’Eglise ? Le pape Benoît XVI, un ancien des jeunesses hitlériennes, auteur d’un discours de pardon au mémorial du camp d’Auschwitz, n’a pas rien dit sur les accointances entre le clergé espagnol et la dictature franquiste, lors de sa visite à València en juillet 2006. La blessure de la guerre d’Espagne n’est pas refermée. L’histoire des atrocités est partagée entre les deux camps, mais seul le camp franquiste dispose de monuments à sa mémoire. Une promenade à Zaragoza révèle l’imposante église dédiée aux soldats italiens mort pour la dictature. A Madrid, la statue du Caudillo Franco a été déboulonnée en… 2005 ! A contrario, les républicains furent enterrés comme des chiens sur les lieux des combats.
La guerre civile espagnole continue… en France !
L’importation idéologique de la guerre civile espagnole en France se reflète dans la classe politique des Pyrénées-Orientales, qui abrite une singulière poignée de maires communistes enfants de cette histoire. Il en est de même à Toulouse, capitale de l’exil espagnol, mais là se perpétuent les erreurs du camp républicain lors de la guerre d’Espagne : les partis de gauche n’ont jamais gagné la tête de la ville car ils reproduisent les clivages politiques en vigueur il y a 70 ans de l’autre côté des Pyrénées ! L’opposition entre anarchistes, communistes et socialistes « espagnols » donne lieu à une guerre idéologique en France.
La France ? Elle reste muette sur son rôle tout au long de cette guerre civile espagnole mais aussi après la chute de Barcelone et la funeste période de la Retirada, l’hiver 1939, qui a vu ces milliers de pauvres ères parqués dans les camps de concentration de Catalogne Nord et d'Occitanie (Sud-Ouest de la France) avant d’être remis aux autorités allemandes d’occupation ou de finir enrôlés dans le maquis et les forces alliées. Qui se souvient que Paris a été libérée en 1944 par la 2ème division blindée du général français Leclerc, dont les troupes était majoritairement constituées d’anciens républicains espagnols ?
Aujourd’hui, alors que les champs de batailles ont basculé dans le spectacle, la guerre civile espagnole, qui s’apparente à une révolution manquée, est un outil de compréhension inestimable pour tout citoyen en devenir. Toutes les nationalités s’y sont combattues, toutes les techniques d’informations y ont été expérimentées. Une réappropriation de ce pan de l’Histoire européenne est indispensable pour éviter d’autres Guernica et Sarajevo. Des manuels scolaires seront-ils édités assez tôt pour que les enfants européens tirent les leçons qui s’imposent, avant la résurgence d’autres croisades ?