Comme l’explique le chercheur en sciences sociales Mathieu Rigouste dans « l’Ennemi Intérieur », paru en 2009, la construction du problème de l’immigration dans la conscience politique et médiatique de l’hexagone s’inspire des « événements d’Algérie », qui ont vu toute une génération d’appelés du contingent participer à des atrocités sous contrôle hiérarchique. La Révolution française, avec les guerres de Vendée et la chouannerie, puis les guerres napoléoniennes, en Espagne notamment, avaient déjà démontré le pouvoir ravageur d’une répression appuyée sur une légitimité étatique. Avec la première Guerre Mondiale naît la guerre totale, puis, de l’entre-deux guerres à la seconde, les doctrinaires de la contre-guérilla placent leur paradigme sous l’influence des penseurs nazis. Mais c’est avec la décolonisation et les guerres d’Indochine puis d’Algérie que les militaires français vont développer le concept d’ennemi intérieur. Pour ces hommes, souvent du bas de l’échelle, il n’est pas concevable qu’un peuple se batte pour sa dignité et sa liberté : c’est de Moscou où de Pékin que les populations sont formées et dirigées. L’anti-communisme bat son plein et il s’agit de renverser la situation en développant les techniques révolutionnaires chère au Che, au service d’un Etat contre-subversif. La propagande à grande échelle, avec ses lâchers de tracts, ou le développement du renseignement, avec son lot de tortures, sont des outils pour la police et de l’armée. En 1962, les évènements du métro Charonne, orchestrés à Paris par l’ex-vichyste Maurice Papon, exportent pour la première fois des techniques jusque-là réservées aux populations nord-africaines.
De la chienlit à la racaille
Après 1968, la doctrine de la terreur d’Etat est étudiée dans les institutions politico-militaires de la République Française. C’est au sein de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale que cette doctrine s’exprime avec force, avec le retour d’anciens de la « coloniale » associés aux vichystes du calibre de Papon après les grâces présidentielles de l’ère Mitterrand. Jusqu’aux années 1980, les parias du tout répressif étaient cantonnés à la formation des caudillos des républiques bananières et n’avaient pas droit de cité dans les arcanes du pouvoir. Avec l’élection de François Mitterrand, les fondamentaux du gaullisme s’estompent, puis, après la chute du mur de Berlin, apparaît au grand jour une vision xénophobe empreinte de doctrines euro-centristes d’un Occident menacé de l’intérieur par les populations récentes sur le continent. Aux côtés de la doctrine de la dissuasion nucléaire réapparaît l’esprit malfaisant de la contre-subversion. Mais prudence, si le 11 septembre et la fameuse guerre contre le terrorisme international sont un vulgaire remake « made in USA » d’une veille histoire de famille qui déraille, c’est avec une différence : la globalisation de la politique répressive et sécuritaire des populations. C’est bien la France, qui, la première, développe des techniques de répression adoptées ensuite par les pays du cône Sud et les Etats-Unis. Une grille de lecture, jusqu’alors appliquée aux colonisés, inspire ainsi les tenants du nouvel ordre mondial. Le désordre n’est plus produit par la pieuvre soviétique, mais par la racaille des banlieues.
Affreux, sales et méchants, nous avons besoins de vous
La militarisation de la société moderne reste, en théorie, interdite. Dans la pratique, toute la partie « guerre psychologique » a était intégrée à la doctrine globale du ministère de la défense français, qui n’est pas le seul sur la question. Des origines, en Indochine, à son application en Algérie jusqu’à son interdiction officielle, la contre-subversion réapparaît dans le champ opératoire des forces de l’ordre de la France contemporaine. Pourquoi se servir d’un fusil d’assaut quant on dispose de la panoplie du robocop anti-émeute avec ses flashballs dignes des pires scénarios de SF ? Les révoltes populaires d’octobre 2005 en France, amorcés dans la banlieue de Clichy-sous-Bois, en région parisienne, ou les arrestations de terroristes présumés dans le village corrézien de Tarnac, en 2008, sont la partie visible d’une manipulation à grande échelle qui ne doit rien à la spontanéité de pseudo ennemis intérieurs. Amener la population à collaborer avec l’État pour maintenir l’ordre est l’un des piliers du modèle de domination médiatico-sécuritaire.