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On ne peut plus parler de fossé entre riches et pauvres, car les fossés, anciennement des espaces vides, sont devenus des murs. On en construit de plus en plus, aux frontières afro-européennes et autour de certaines banlieues. Des pays-ghettos entassent la misère sur les barbelés d’un rêve refusé. Mais si un territoire comme la France ne peut pas "accueillir toute la misère du monde", selon les mots du premier ministre Michel Rocard en 1990, "elle peut faire sa part" comme il l’a lui-même souligné en suivant. Complément de phrase qu’on s’est empressé d’oublier. Mais dans le contexte de mondialisation, partager les richesses est un concept qui ne fait plus partie de notre psychologie. Pourtant en 2050 les 15 milliards d’habitants de la planète seront en situation de réclamer leur part du gâteau, de gré… ou de force.
Au fil de ces quelques lignes on constate que les pauvres, ce sont les Autres, en opposition à un "nous" supposé. Car je me range dans la catégorie des non pauvres, dont font partie l’intégralité des rédacteurs, journalistes, auteurs, artistes, fonctionnaires et penseurs...
Le partage des richesses, vieille idée issue des années 1960 où l’optimisme était de mise (nous étions moyennement tous riches en Occident), est-il une utopie ? Certainement pas. Il est évident que la pensée utopiste émane des insatisfaits. Si, un jour, la planète pète, ce sera bien à cause de cette obsolète pensée qu'il ne faut rien partager de nos richesses. Croire le contraire, c’est quand même avoir quelque espoir de survie, sinon, tout est fini. On ne peut pas croire en un avenir meilleur en s’enfermant dans des bunkers, surtout qu’à bâtir des murs, on finit par se cloîtrer soi-même. Mais par delà le blabla humanitariste rassurant, quelles sont les solutions efficaces ? Devons-nous ponctionner davantage les salaires supérieurs à 2000 euros mensuels, aider les bas-salaires et les sans-salaires ? C'est déjà fait en France, seul exemple communiste réussi jusqu'à ces dernières années : l’instauration du RMI (Revenu Minimum d'Insertion) en 1988 par le gouvernement Rocard, ou celle, en 2001, de la prime pour l’emploi, en complément des bas salaires, sont une redistribution des richesses. Ce partage, fort pratique, éloigne une révolution des "précaires", catégorie sociale en progression, et l'Etat fait son devoir de sauver d'abord "ses" pauvres. Pour les pauvres d'ailleurs, depuis 1972, la taxe Tobin prévoit un prélèvement sur les transactions monétaires, tandis qu'un projet de ponction des billets d'avion et des ventes d'armes, émis en 2006 par Jacques Chirac et le Brésilien Luiz Inacio "Lula" da Silvafont, est dans les cartons. Voilà venue l'utopie pragmatique ?
Plus on parle de solidarité avec l'Afrique, plus la pauvreté augmente... C'est juste une impression ?
Charles Aznavour chante "la misère serait moins pénible au soleil", ce qui doit faire rire jaune un noir d’Ethiopie, chez qui l’astre brûlant déssèche la terre. Mais ce ne sont pas ces pauvres-là qui arrivent jusqu’au mur. N'ayant rien pour tracer le chemin, ils survivent d’aides alimentaires en priant pour qu’il pleuve. En tous les cas, c'est que racontent les médias. Seuls les moins pauvres misent leur maigre pécule sur un voyage dangereux sinon mortel. Ils connaissent le risque et pourtant s’entassent dans des barques qui ne portent ce nom que parce qu’elles ont l’air de flotter (en catalan, on les nomme "pasteres", exactement comme le large récipient de bois dans lequel on tue le cochon). Mais pourquoi arriver à cet extrême, quitter son pays pour des barbelés, d’où, sur le rocher de Gibraltar, résonne l’écho d’une mitraille ? Plus rien à perdre ? Ou alors plutôt, cette aventure relève de l’inconscient, comme un rêve qui manque, transporté par les paraboles TV ? La "télévasion", comme la nommait le chanteur Joan Pau Giné, est pour eux la vitrine du bonheur qu’ils ne trouvent pas à la maison. Oui, les pauvres d'Afrique croient que le petit écran transmet la vérité d'un là-bas qui, pour nous, est ici. Le schéma post-colonial aidant, c'est toute la grandeur de la France qui séduit les masses, parfois linguistiquement liées à l'hexagone... Ainsi, la pub exhibant des gens s’empiffrant de viande hachée, roulant dans des voitures costaudes, et chantant dans la rue, c’est davantage qu’un rêve ! C’est une hallucination que l’immigré, parfois refoulé, ou futur exploité, voire expulsé, transforme en graal. Et il part sur une terre qu’il se croit promise.
Historiquement, les migrants n’ont pas toujours été des pauvres. Débarquer dans des pays sous-développés à travers le monde fut très longtemps à la mode. De Christophe Colomb à l'Algérie, de la Côte d'Ivoire actuelle aux Îles du pacifique, les riches des pays riches ont toujours pillé et pillent les pays pauvres regorgeant de ressources minières, pétrole et potentiel agricole. Le paradoxe est là : comme les pubs à la télé, nous arnaquons les pauvres, locaux (français) ou mondiaux. Alors, quoi de plus normal qu’au bout du compte, ils veuillent partager le gâteau et souhaitent nous ressembler. Et sur la mer se croisent les boat people et les porte-avions.