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Vendredi 7.7.2006. 00:00h

L'art de rendre le touriste euro

D'origine anglo-saxonne, le mot tourisme est issu de "tour" qui signifie "excursion, voyage" : les premiers touristes furent Anglais car les colons d'Inde oeuvrant pour sa gracieuse Majesté avaient droit à 6 mois de vacan
L'art de rendre le touriste euro L'art de rendre le touriste euro

Les Britanniques ont laissé des traces, comme à Vernet les bains, en Conflent-Catalogne Nord : un casino, des villas, et un nom de lieu sur la rivière du Cadí : "La Cascade des Anglais". Ils furent ensuite rejoints par la bourgeoisie française du Nord. Ces premiers touristes précèdent la civilisation massive des vacanciers. Ainsi, en exploitant sans vergogne l’autochtone, sans doute par atavisme colonial, lui faisaient-ils descendre des blocs de glace du massif du Canigou, que l’on dévalait dangereusement en courant, pour ne pas que ça fonde trop vite, jusqu’à Vernet, afin que les nantis puissent boire frais. Ce porteur de glace est l’ancêtre du plagiste marchant inlassablement sur le sable brûlant, lesté d’une glacière. En se démocratisant, le tourisme est descendu de la montagne pour s’installer au bord de la mer, et la foule prend des bains, plus populaires que les cures thermales, et totalement gratuits.

Le touriste est un porte-monnaie en short

Ça ne pouvait pas durer. Tant de gens rassemblés, il fallait en tirer quelques deniers. La première idée fut assez simple : regrouper leur bivouac dans un minimum d’espace tarifé. Pour que le touriste accepte de payer cet octroi de bonne grâce, on finit par inventer l’interdiction du camping baptisé sauvage, peut-être parce que le mot fait peur et qu'il semble désigner le touriste lui-même, l’assimilant à une bête à enfermer. Ainsi naquirent les premiers camps de toile baptisés judicieusement campings, parce qu’on ne pouvait pas associer le mot camp à une concentration, fut-elle de touristes. L’affaire fut vite juteuse et les campings fleurirent de façon exponentielle. Aujourd’hui en Europe, la plus grande concentration de parcs pour touristes est à Argelès, en Catalogne Nord, ce qui doit faire frémir plus d’un réfugié républicain espagnol pour qui un camp à Argelès n’évoque pas la piscine mais plutôt les barbelés. Très vite, le camping n’a plus suffi, car pas assez cher. Du touriste il fallait tirer plus. On allait lui faire troquer son bivouac pour un abri plus sûr, en dur. Ainsi l’Etat français choisit en 1960 le bétonnage du littoral catalan, pudiquement baptisé "aménagement", techniquement nommé "Mission Racine". Un de ses fleurons est à Canet, ville affublée depuis de sa localisation "en Roussillon" et "plage", peut être parce que sa façade maritime, de tant d’immeubles, était devenue anonyme, et son affligeante et triste banalité localisable dans le monde entier. La mission Racine se termina en apothéose, et, comme si le ministre Racine voulait signer son oeuvre, on rasa les dernières baraques du vieux village de pêcheurs du Bourdigou. Aujourd’hui, de l’estivant on veut racler jusqu’au dernier euro en inventant spectacles et soirées variés ou avariés. Le summum est la soirée "moules frites" prétexte à s’abreuver de bière, ce qui ravit les viticulteurs. Je passe sur les typiques ferias, fiestas flamencas, et autres bodegas... De la culture locale, l’estivant n’aura droit qu’au folklore sardaniste ou un verre de cremat après les mélodies des havaneres. En juillet-août, le Pays Catalan est en vacance... de lui-même. Et ils payent, les touristes, alors on leur laisse la place en leur donnant ce qu’ils attendent : une mixture entre ce qu’ils (re)connaissent, parce que c’est "comme chez nous", et de l’exotisme, parce qu’il faut bien être un peu dépaysé. L’équilibre est offert par l'ombre des palmiers, rappelant les rassurantes plages de Floride des feuilletons télé et l'Afrique, de plus en plus lointaine, qui conviennent pour remplacer l’ancestral platane, qui pourtant fait plus d’ombre. Pour autant le pays se transformera-t-il en Luna Park ?

"Entre poc i massa la mida passa" : soyons raisonnables !

Il existe depuis quelques lustres ce que l’on nomme "le tourisme rural". Comme si le front de mer devenait invivable on se replie à l’arrière ! On peut noter qu’arrière-pays est une expression idiote, puisqu’il n’existe pas d’avant-pays. Et on ne peut pas traiter les gens qui y vivent d’arriérés ! Bien au contraire, de tables d’hôtes en gîtes ruraux en passant par les séjours à la ferme, les habitants intégrent l’estivant dans le décor. Les visiteurs, de plus en plus nombreux, se fondent dans le paysage en apprenant qu’ici, on ne travaille pas que pour eux. Ils découvrent le pays avec ses promenades à cheval, randonnées et visites commentées. Comme à la plage, on a vu venir la manne. L’espoir, c’est que de l’expérience du massacre de la côte, on tire la leçon en évitant l'invasion provoquée sous prétexte qu'elle rapporte du pognon. Pour respecter le pays, avant de l'avoir vendu dans son entier, il faut savoir dire "désolé c’est complet !".



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