L"e ciel, le soleil et la mer", titre d’une vieille chanson française (François Deguelt, 1965), est le cadre d’une banale histoire d’amour de vacances, juste pour un tube de l’été. Mais combien d’autres chansons ont planté là leur décor. C’est une mise en scène idéale pour évoquer détente, farniente, et pourquoi pas, calme, luxe et volupté au clapotis d’une mer calme à peu agitée. Il ne s’agirait donc que d’un agréable paysage de vacances, juste pour rêver, bronzer, se reposer et, éventuellement, aimer. C’est un cliché, longtemps véhiculé particulièrement en Méditerranée. Une expression, datant de la même époque que la chanson, faisait dire aux Catalans que leur littoral devenait le "bronze-culs de l’Europe" (sic). Peut-on imaginer qu’il s’agit d’autre chose? Et si le chemin qui mène vers la plage était plus ancien qu’un tronçon d’autoroute ?
Avec la mer, retour à l’état brut
Loin d’un vague rêve estival, derrière "Le ciel, le soleil et la mer", l’homo sapiens que nous sommes retrouve, par atavisme, l’air, le feu et l’eau. C’est là l’essentiel de notre possibilité de vivre sur terre. Et ils sont là, énormes, ces éléments rassurants vus de la plage. Enormes, parce qu’évidents d’une immense présence occupant tout l’espace. En haut, en bas, à l’horizon, tout n’est que souffle de vie que vient souligner la brise du soir. Cet espace vital a de plus une autre dimension : celle de l’infini, l’horizon impalpable, l’étoile solaire, le noir du fond du ciel, donnant un sentiment de liberté totale : on peut vivre jusqu’à l’autre bout du monde.
Tous à poil, tous égaux !
La première chose que l’on fait, en arrivant à la plage, c’est se dévêtir. Quasiment, déjà ou bientôt nu (la dernière ficelle de string va bien finir par craquer dans les années qui viennent), c’est encore là qu’un sentiment de liberté s’empare du vacancier, venu oublier un moment ce qui muselle sa propre existence. Cette quasi-nudité, c’est un signe d’égalité. Que peut-on savoir de son voisin de plage, dans le même maillot que tout le monde : riche ou pauvre, patron ou employé, une fois dans l’écume, tout ça ne se voit pas. Et si c’était ça aussi qu’on venait chercher à la mer, une espèce de fraternité sous le soleil et le ciel ? En voulant vivre cette situation, on veut, et on peut, toucher quelque chose de l’essentiel de la condition humaine : l’existence. Bien sûr que le vacancier content sous son parasol ne pense pas à tout ça. Mieux : il le vit. Je ne crois pas que l’on revienne totalement indemne d’un séjour balnéaire, et qu’en plus des coups de soleil et des photos, on ramène autre chose de plus intime et profond. C’est ce qui fait revenir, au même endroit, l’année suivante, parce que là, sur la plage, on a l’impression que tout y est.
... et Dieu dans tout ça?
Ambiance idyllique… avec cette curieuse vénération pour l’astre solaire. Atavisme encore ? C’est après tout le premier symbole de la notion même de divinité. Mais que cela soit au point de s’y cramer pose bien des questions. Quand on vit sur les rivages de Méditerranée, le premier réflexe quand cogne le soleil, c’est de s’en préserver. Or, malgré quelques parasols, en général, sur la plage, la tendance est à la cuisson sous ultra-violet, quitte à y laisser la peau. S’il ne s’agit que de bronzage, l’histoire mérite d’être contée. Avant les congés payés français (1936) il était bon pour la bourgeoisie d’avoir le teint pâle, quitte à se poudrer, comme aujourd’hui un Mickael Jackson se fait blanchir. Simplement parce qu’avoir la peau burinée du soleil était signe de paysannerie, de gens œuvrant en plein cagnard, bien obligés. Le "visage pâle" marquait ainsi une supériorité aristocratique. Puis la mode fut au bronzage, car c’était signe d’opulence que de se payer des vacances au bord de la mer. Et ça l’est encore pour beaucoup de familles. Le Dieu soleil, il est comme les autres, il voudrait définir des castes.