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Blogs > Esteve Valls > Perpignan-Barcelone : le clivage droite-gauche autrement


Samedi 28.10.2006. 00:00h

Perpignan-Barcelone : le clivage droite-gauche autrement

Les valeurs de gauche et celles de droite varient entre la France et la Catalogne Sud comme en témoigne l’offre présidentielle catalane du 1er novembre 2006. Pour comprendre, la clau tente le convertisseur Nord/Sud.
En France, cette photo de campagne du candidat Josep Lluís Carod Rovira (ERC - gauche catalane) serait-elle populiste ? En France, cette photo de campagne du candidat Josep Lluís Carod Rovira (ERC - gauche catalane) serait-elle populiste ?

Alors que les concepts de "gauche" et de "droite" clivent nettement la pensée politique française, l’Espagne semble privilégier le consensus. La Catalogne Sud ajoute le curseur "nacionalista", souvent assimilé, dans la France interloquée, à l’adjectif français "nationaliste", empreint de fascisme… Pourtant, on doit bien pouvoir comprendre.
Tandis que l’ensemble du spectre politique français, marginalités à part, s’offre au jacobinisme, avec des standards PS/UMP appuyés sur le pilier du centralisme qui égalise son peuple comme un coiffeur une chevelure, le scénario espagnol reste flou aux yeux de celui qui ne veut voir. Sans le coup de zoom arrière indispensable à l’apparition des contextes, les raccourcis de la presse parisienne, insinuant régulièrement que les 17 communautés autonomes espagnoles seraient des égoïsmes locaux, pourraient être justes. Mais cette vue ethnocentriste contourne les réalités ibériques.
Comprendre en V.O. le film tourné hors France étant un défi, l’adaptation devient indispensable, avec un risque naturel de déperdition. Ainsi, en regardant l’Espagne sans la toiser, assimiler le rôle moteur de la Région sur l'Etat relève du surréalisme à la Dalí… Un peu comme si Toulouse et Marseille étaient les vraies capitales du Sud de la France, dotées de centre de décision forts, d’industries agroalimentaires nationales, de polices régionales, médias et viviers artistiques nationaux etc. Ce défi de compréhension indique déjà quelques clés européennes : à Barcelone, les 135 députés du parlement de Catalogne sont issus pour la plupart des formations politiques catalanes que sont CiU-Convergència i Unió, PSC-Parti des socialistes de Catalogne, ERC-Esquerra Republicana de Catalunya et Iniciativa per Catalunya-Verds. Ils doivent leur élection à un système territorial non-jacobin. Qui imaginerait des députés régionaux français sans passer pour un danger public ? A Barcelone, seul le Partido Popular, de centre-droit, créé en 1989 dans le sillage du franquisme, défend une Espagne indivisible, monolingue et mono culturelle, sur fond d’extrême droite paranoïaque. Cela rappelle une réalité française ? Là, le convertisseur Nord/Sud serait terrible, car tous les partis français comporteraient un volet idéologique selon lequel la liberté locale serait un abus ou une sédition totalitaire au sein de l’édifice égalitaire national. Le PCF, la LCR, Fabius, Villepin et d’autres, rejoindraient Le Pen dans cet accord majeur avec les nostalgiques du franquisme espagnol. Pire, on inventerait l’inégalité de fait dans un schéma "Paris / province" et tout les Français seraient nationalistes. Mais non, les Gaules ne sont pas ibériques.

Décidément, un abîme politique sépare le Nord et le Sud des Pyrénées !

De l’autre côté du miroir pyrénéen, cette vue de l’esprit atteindrait aussi ses limites en un parallèle troublant : le prisme français rangerait les nationalistes de la gauche catalane ERC et du centre-droit CiU chez les nazillons, passéistes et racistes, car surfant sur le droit à la différence contenu dans la constitution espagnole aux 17 autonomies régionales. En France, "différent" étant opposé à "égal" notre décodeur fictif serait inapte. Comment, alors, voir le monde avec la seule paire de lunettes de la génération Mitterrand ? En fait, le détail est éclairé dès le changement de binocles : le centre-droit catalan de Convergència i Unió, pour moitié favorable à la loi espagnole de juin 2005 instituant le mariage gay et l’adoption chez les couples homo, est-il vraiment de centre-droit, comme lorsqu’il ferme les yeux sur l’usage thérapeutique du cannabis en vigueur au Sud depuis janvier 2006 ? Bientôt l’euthanasie légalisée ? Lorsque le maire de La Jonquera, Jordi Cabezas, transforme sa ville en hypermarché, est-il vraiment adhérent d’ERC, la gauche catalane ? Quand le Parti des Socialistes de Catalogne soutient avec force le Traité Constitutionnel Européen de 2005 (comme tous ses homologues européens, sauf la moitié des socialistes français), ou ferme les yeux sur la privatisation des compagnies d’électricité Fecsa et Endesa, est-il socialiste ? Et l’ex-maire de Barcelone, le socialiste Narcís Serra, qui préside le conseil d’administration de la banque Caixa Catalunya ? Non, le catalogue des valeurs de gauche ne comporte pas les mêmes articles selon les territoires, car ces valeurs sont relatives à leur histoire. La Révolution Française a reconduit le centralisme monarchique de Versailles/Paris, et la fin de la dictature espagnole, en 1975, a été le retour des libertés locales. La France républicaine vit-elle encore sous régime autoritaire, l’Espagne monarchique a-t-elle perdu les pédales ? Le grand clivage est là. Déjà au XVIIè siècle, le penseur Pascal assénait : "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà" . Le chantier de l’Europe sera plus long que celui du TGV Perpignan-Barcelone.



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