Max Simeoni est une icône, née en 1929 à Lozzi, le plus haut village corse, au contrefort du Monte Cinto (le Canigou corse). Il a été député européen. Comment est né en lui le sentiment décentralisateur ?
Max Simeoni : Au début des années 1960, je suis étudiant sur le continent, et en Corse, des mouvements revendicatifs mettent des milliers de personnes dans la rue. J’ai le choc ! Car, en 1960, sous De Gaulle, le premier gouvernement Debré annonce un centre d’essais atomiques dans les mines de l’Argentella, derrière Calvi. Le rejet, général, accentue la frustration. Après-guerre, le continent vit le plein emploi et la Corse, vidée, est moyenâgeuse : sur la route de la plaine orientale, nous avons encore un pont provisoire installé par le génie américain, à voie unique et en bois ! Les revendicateurs de l’époque ont le complexe de l’enfant abandonné et disent "Traitez-nous comme des Français à part entière". Quelques-uns, rentrés des colonies, disent, "Là-bas, on construit des autoroutes et des hôpitaux. Ici, rien. Quand va venir notre tour ?". Un notable, le pharmacien Martini, bâtit des dossiers intéressants, par exemple sur l’eau de Vittel, contingentée car elle intervient dans les biberons : une bouteille doublait de prix en traversant de Marseille à Bastia en bateau ! Pourquoi ? Nous croyions que c’était notre épicier qui nous volait... Martini montre l’injustice et la non péréquation. Jeune médecin, je rentre donc en Corse, et nous comprenons, quelques-uns et moi, que le système jacobin français ajouté aux pesanteurs de l’insularité marginalise la Corse. Je fonde donc le Comité d’Etudes et de Défense des Intérêts de la Corse - CEDIC et l’Action Régionaliste Corse - ARC en avril 1964. Nous avons dissout l’ARC en 1975 pour fonder l’Unione di u Populo Corsu, devenue maintenant le Partitu di a Nazione Corsa (PNC).
la clau : en 30 ans, vos résultats électoraux ont rendu crédible le projet d’autonomie et permis le référendum du 6 juillet 2003. Pourquoi cet échec ?
M.S. : Le référendum suit les accords de Matignon initiés en toute transparence par Jospin en 2000. Mais le volet des pouvoirs législatifs corses prévu dans ce texte ne pouvait être débattu qu’après la présidentielle de 2002. Raffarin prend la suite et Sarkozy dit "On va modifier les institutions en consultant les Corses". Hormis les impénitents jacobins, l’opinion corse est confiante, voyant qu’un gouvernement de droite prend le relais d’un gouvernement de gauche. L’Etat veut donc créer une assemblée unique en supprimant les Conseils Généraux créés par Giscard, ce que nous avons toujours voulu, car c’est le départ du système claniste et du clientélisme, le petit trafic autour de l’élu rural ou de quartier, le népotisme. En fait, Sarkozy s’y prend mal car la suppression des deux Conseils Généraux comprime le personnel et les emplois sûrs, comme aux deux DDA, DDE etc. De plus, certains nationalistes qui n’en ont pas assez font baisser l’enthousiasme et le référendum échoue avec moins d’un pour cent de différence. On laisse frauder les opposants qui bourrent les urnes, notamment à Bastia. Les conséquences sont lourdes, Sarkozy change de dispositif et prône désormais le tout sécuritaire, dans un climat social détestable : réforme de la Sécu, réforme des pensions… Nos habitants pensionnaires retraités de l’administration ont aussi sanctionné le gouvernement en place.
la clau : De Nicolas Sarkozy à Ségolène Royal, la France est-elle apte à la décentralisation ?
M.S. : Pour moi, l’autonomie est déjà acquise dans la réalité mais il faudra revenir sur ce référendum. Ségolène Royal s’est prononcée pour une "décentralisation radicale", encore faut-il qu'elle obtienne l'investiture P.S. Nicolas Sarkozy ne parle plus que de sécurité. Cela dépend du climat social général en France. L’avancée des régions européennes est réelle, l’Ecosse, les statuts basques et catalans progressent, en Italie, le système fédéral se profile malgré l’épine de la ligue lombarde, les programmes transfrontaliers vont dans le bon sens, mais l’Etat français est dans un discours schizophrénique. Qui parle le plus du modèle social français ? Le président de droite, qui, il y a quelques années, avait Reagan pour modèle !
la clau : Votre grande sœur, la Sardaigne, région autonome au sein de l'Italie, a développé l’emploi Internet dans le respect de l’environnement. Un rêve pour vous ?
M.S. : Ce qu’a fait Tiscali en Sardaigne est inouï : monter une entreprise leader, avec succursale à Milan ! Quel symbolisme ! En Corse, nous avons l’Université de Corte où se créent des projets modernes, mais il manque le tissu économique. Avec notre patrimoine exceptionnel pour le développement durable en Méditerranée, nous pourrions être une avant-garde, mais il faut un pouvoir politique. Résultat : la clandestinité plastique les murs et l’immobilier souffre de la spéculation. Maintenant c’est le show-business fortuné qui prive les gens du coin. Une société dotée de pouvoir devient inventive. Ce n’est pas encore notre cas.