La Clau : L'électricité, le gaz ou l’ADSL sont des évidences dont la provenance importe peu… Comme l’eau ?
Henri Salvayre : "On a banalisé l’eau. Dans mes conférences, je demande toujours aux gens d’où vient l’eau qui coule à leur robinet. 99% d’entre eux l’ignorent ! L’eau coule, c’est tout. C’est valable pour toutes les populations, sauf pour celles qui en manquent. En Afrique, à l’heure qu’il est, il y a des femmes qui font des kilomètres à pied avec une jarre sur la tête pour aller chercher quelques litres d’eau. Elles savent d’où vient leur eau".
Justement, il semble plus facile d’évoquer la crise de l’eau en Afrique qu’en Europe du Sud… Où est le problème ?
"Il n’y a pas de problème en dehors de la sécheresse actuelle, mais celle de 1989-90 était pire. C’est comme ça tous les 20 ans. Nos cours d’eau, qui alimentent les aquifères souterrains où l’on puise l’eau pour l’alimentation en eau potable et véhiculent nos eaux sales rejetées en mer, contiennent moins d’eau qu’avant. Les stations d’épuration fonctionnant à 30% de leurs performances, 70% des eaux retournent dans les cours d’eau ! On ne peut donc pas parler sérieusement de manque d’eau. En revanche, l’âge est capital. En pays catalan, le bassin d’Elne est alimenté par les forages de la vallée du Tech, et les habitants, comme à Perpignan ou Canet, boivent une eau qui a 10.000 ans ! Il faut donc distinguer les ressources renouvelables et non-renouvelables, âgées de 100 ans à 10.000 ans. Mais entre 1907 et 2007 le niveau de l’eau a baissé de 20 mètres sous le Roussillon (l’accélération s’est produite sur la fin du siècle). Nous avons cuit nos aliments, assuré notre hygiène, lavé nos voitures et arrosé les carrefours avec une eau de 10.000 ans ! Au Sahara, où les eaux ont parfois 140.000 ans, cela paraît complètement fou ! Le choix est limpide : on vide le réservoir ou on s’adresse aux ressources renouvelables issues des endroits où les eaux superficielles, de la pluie et des ruisseaux, peuvent pénétrer et être puisées. Il faut pour cela de 5 à 10 ans".
L’eau dévorée par les piscines, les golfs, les canons à neige, les ronds-points et la démographie, c’est donc un faux problème ?
"Avant les robinets, lorsque l’eau était transportée jusque dans les maisons, on la respectait. Maintenant, on peut se battre contre les ronds-points, mais c’est un leurre, même si je préfèrerais que les budgets investis pour l’eau des canons à neige et des golfs servent aux forages africains. Le problème essentiel est le risque de pollution. Dans les Pyrénées-Orientales, les rivières comme le Cady, la Rotjà ou le Verdouble ont un débit faible mais celui des stations d’épuration n’a pas diminué, donc la concentration en produits chimiques augmente ! Il faudrait donc éviter de remplir avec de l’eau polluée un réservoir d’eau qui nous sera nécessaire, revoir le système des stations, mais c’est très cher. Alors, soit ça coûte très cher et on a de l’eau renouvelable de bonne qualité, soit on laisse tout en l’état, et on n’aura plus d’eau renouvelable, et on puisera dans nos eaux non-renouvelables, si anciennes…"
L’eau n’est pas médiatique et tout le monde s'en fout ?
"La France a eu un "Monsieur mer" avec Cousteau et un "Monsieur volcans" avec Haroun Tazieff, mais jamais de "Monsieur eau". Ça manque ! Ici, sur le pourtour Méditerranéen, sur les plus gros réservoirs d’eau d’Europe, comment gérer une population installée en masse sans qu’elle ne pollue les ressources ? De 1968 à 1985, lorsque j’étais professeur d’écologie (ça existait !) à l’Institut Universitaire de Technologie de Perpignan, j’enseignais l’écologie fondamentale, c’est à dire les rapports intimes entre l’être humain et son milieu, pas pour regarder seulement la beauté des papillons, des oiseaux et des glaciers... L’écologie, ce sont les cycles du carbone, de l’azote, du phosphore, ou encore de l’eau, sur lequel tout repose. Même les écologistes l’ignorent ou n’en parlent pas car c’est trop banal et à la fois complexe !".