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Blogs > Esteve Valls > 1977, début virtuel de la 3ème guerre mondiale


Vendredi 4.8.2006. 00:00h

1977, début virtuel de la 3ème guerre mondiale

Guerre des étoiles, des boutons, d’Espagne, d’Algérie, du Liban, du Golfe… La génération 1970 ne connaît que des conflits fictifs ou lointains. Mais l’interdit moral posé en 1945 est-il &ea

Nous sommes culturellement programmés pour que les guerres du style 14-18 ou 39-45 ne se reproduisent pas. L’horreur, c’est du passé, et la langue française indique une "seconde" et non pas une "deuxième" guerre mondiale, qui en induirait une troisième... Oui, la boucherie industrielle de la première guerre et le génocide de la seconde ont tué l’idée de tuer, réfugiée dans la fiction, les soldats de plomb et les jeux vidéo. Les enfants aux cartables de toile US Army jouent toujours à la guerre, le grand écran brandit ses guns et le sport exhibe la logique belliqueuse par sa défense, ses attaquants, ses équipes adverses et ses enjeux nationalistes. Rien de nouveau dans la guerre symbolique occidentale. Pourtant, la guerre classique existe ailleurs et nous l’apprécions, voyeurs que nous sommes. Elle nous rassure en émotions numériques, avec une mention spéciale au 11 septembre 2001, guerre éclair façon court-métrage en mondovision, quoique minime comparée au massacre de Verdun. Mais nous n’étions pas nés en 1916 et la guerre de la génération 70 est bien le 11 septembre, suivi de chapitres afghans et irakiens nommés "conflits" par leurs auteurs : on fait la guerre mais on la nomme "opération", "déploiement de forces", "événements" etc. La guerre passe par le vocabulaire, car, depuis 1945, les Etats n’appellent plus un chat un chat. Mais si la guerre n’est plus la guerre, qu’est-ce que la guerre ?

Nous vivons une avant-guerre permanente depuis 30 ans

La paix éternelle de 1945 a imposé le vivre ensemble dans un espace uniformisé, et l’invention de la « guerre froide » a cerné la mutation vers une belligérance économique et idéologique. Mais cette période est close depuis la fin des idéologies et la globalisation des échanges. Problème ! Après le froid de l’hiver, le printemps est-il forcément celui de la paix ? Celle-ci étant la période séparant les guerres, nous sommes historiquement coincés dans une avant-guerre permanente car l’abcès pacifique ne peut plus être crevé. Un abcès qui enfle, comme le signale la dépression des adultes colmatée par les psychotropes légaux, et celle des jeunes, dont l’auto médication cannabique signale une impuissance face à demain… Au fait, la dépression n’est-elle pas une forme intime d’existence sous l’occupation ?
Côté loisirs, cela ressemble faussement aux années folles, plus sûrement aux divertissements curatifs du début des années 1940, en temps de guerre : les paraboles vomissent 500 chaînes de télé et le business des humoristes explose en France. Nous tutoyons tellement l’ennui ! Car les folles années 1920 et les trente glorieuses, jusqu’en 1975, compensaient la galère passée. La reconstruction après la destruction, la recomposition après la peine familiale, l’envie de vivre, le rire, le mouvement, tout cela succédait à la guerre, entendue comme régulateur social. Mais sans après-guerre, il n’y a pas de positif envisageable.
Mathématiquement, après l’après-guerre, une nouvelle guerre aurait dû se présenter dans les années 1970 ou 1980. Peut-être sous le ciel assombri de 1977, lorsque le « no future » des punks londoniens irradiait la vieille Europe, avant le développement de la musique metal morbide et du hardcore. Les mêmes ados qui écoutaient New Order sont passés à Massive Attack, au cinéma gore, aux héros barbares surarmés, puis au porno gonzo extrême et à la trash TV "déconseillée au moins de 16 ans". Une longue liste de réceptacles d’une violence naturelle, jadis canalisée par la guerre.
En Occident, à l’heure de la mise en boucle du cycle pacifique, l’alternance guerre/paix doit encore s’inventer un nouveau scénario, inédit depuis les origines de l’humanité. Pour l’heure, le conflit est contenu par les mesures politiques globales (dans un consensus étonnant, tous les « grands » pays ont basculé dans la télé poubelle et la sous-presse people), ou locales : l’instauration du RMI, en 1991, en France, anticipe la révolte des gueux, dans un superbe mensonge légal fondé sur une interprétation positive de la réalité. Ailleurs, ça s’appelle du chômage. Avec du pain, des jeux et du Prozac remboursé, nous prolongeons la paix, nous repoussons la guerre, ou nous vivons les deux à la fois.
S’il est bien malheureux de se rappeler la parole des anciens, affirmant parfois "avec une bonne guerre, tout s’arrangerait", il devient notoire que notre société butte contre une moralité de 60 ans d’âge, consistant à refouler l’instinct belliqueux. Constater ce cafouillage historique est vraisemblablement plus aisé pour les frontaliers, qui ont le bonheur de pouvoir vivre sur une autre échelle temporelle, de l’autre côté des vieilles frontières. Pour les frontaliers catalans le constat est saisissant entre une Catalogne Sud encore portée par l’euphorisante fin du régime de Franco (un "après-guerre" encore perceptible) et une Catalogne Nord mélancolique, dans une société à inventer, déprimée par la déprime, fichée dans un cycle de paix permanente, à côté de la plaque. A côté de la paix.



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