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C’est le week-end, ils ont chacun 50€ en poche et l’espoir de 30 minutes de bonheur. Dans un co-voiturage nocturne, trois copains de Catalogne Nord partent vers le Sud, en territoire espagnol, en direction des clubs "Baby-Doll", "La Lluna", "El Molí, ou "Madam’s". Cette habitude, installée dans les années 1960, suite à la fermeture des dernières maisons closes françaises, s’est accélérée depuis la mise en lumière de Barcelone par les Jeux Olympiques de 1992. Aujourd’hui, nul n’ignore la prolifération des bordels dans la province de Girona et la permanence d’un marché créé par une clientèle nord-pyrénéenne dont le bouche-à-oreille peut faire pâlir les maîtres du marketing.
Pour le consommateur, la Catalogne Sud présente un intérêt global dont le tabac et l’alcool sont les symboles socialement corrects. Y ajouter ouvertement les coïts bradés offrirait une dimension nouvelle à notre vision de la construction européenne, car la prostitution est légale dans la plupart des Etats européens, parfois dans une démarche parfaitement industrielle. Ainsi, en 2004, 15 curés des paroisses sud-catalanes environnant La Jonquera, soutenus par l’Evêché de Girona, dénonçaient la dérive d’une région devenue "La maison de charme l’Europe", employant un millier de professionnelles. Cette palme d’or pressentie par le clergé était fondée, puisqu’un méga-projet d’une capacité de 1262 clients (normes de sécurité obligent) a dû être repoussé début 2006 par le gouvernement catalan, négociant la capacité à 558 consommateurs. Cependant, début avril 2006, la mairie de La Jonquera se prononçait contre cette grande surface annoncée sur son territoire pour l’été 2006, supplantée d’une courte avance par la plus grande maison de tolérance européenne, ouverte fin 2005 à quelques centaines de mètres du Stade Olympique de Berlin. Ce gigantesque temple érotique affiche des chiffres record : 100 prostituées pour une capacité d’accueil de 600 clients, sur quatre étages et 3000 m2. Dans le sillage des cinémas, de l’alimentaire, du bricolage et de l’habillement, le coït s’offre des hypermarchés dédiés.
Pour être européens, nous devrons regarder la prostitution autrement ?
En pays catalan, les anciens se rappellent aisément les établissements de plaisirs installés dans les ruelles perpignanaises séparant le quartier de la Loge du Castillet. C’était le temps du plein emploi et des maladies honteuses… Ces maisons sont restées en activité jusqu’à la décennie 1960, bien après la loi d’interdiction du 13 avril 1946 dite "Loi Marthe Richard", du nom de sa promotrice, conseillère municipale de Paris, prostituée repentie vivant avec un proxénète, surnommée "Madame la pudeur"...
Ailleurs en Europe, malgré les périodes moralisantes, il en a été autrement. Ainsi, actuellement, le fait transfrontalier fonctionne parfaitement entre les départements du Nord français et la Belgique, où le plus vieux métier du monde ne constitue plus une infraction depuis 1948. Il y est même réglementé, comme en Espagne, Allemagne ou Hollande, où il constitue une activité banalisée, signalée par des maisons closes avec pignon sur rue, employant sous contrat des prostituées appelées "travailleuses du sexe", en règle face au fisc. En Catalogne Sud, le Département de l’Intérieur de la Generalitat de Catalunya s’inspire directement du modèle britannique en s’apprêtant à n’autoriser que les petits établissements, auto-gérés par les professionnelles et placés directement sous le contrôle de l‘administration fiscale. Plus loin, au Brésil, le métier est également codifié, et permet l’existence d’une profession unie : en janvier 2006, des prostituées de l'État de Bahia ont ouvert leur station de radio afin de discuter de leurs enjeux professionnels tels la dignité de leur activité, les droits humains, la violence, la prévention du SIDA et le racisme. En Chine, en décembre 2005, un groupe de travailleuses du sexe a marché dans la ville de Hong Kong pour que cesse la violence à leur endroit. Nous sommes à mille lieues de l’article 50 de la loi française du 18 mars 2003, instaurant en France une pénalisation du "racolage passif", pratique rendue nécessaire par l’absence d’établissements spécialisés… En conséquence, l’absence de dispositif légal favorise le proxénétisme et les gangs est-européens, peu soucieux du respect de l’être humain.
Dans l’Europe « libre », certes, des dérives existent dans le milieu, à l’instar des filles d’Europe de L’Est, importées contre leur gré, oeuvrant parmi les 400.000 prostituées présentes en Allemagne. Alors, faudra-t-il rouvrir les bordels, pour en finir, comme on l’entend au Café du Commerce, avec "toutes ces affaires de mœurs" qui illustrent l’actu ? Serons-nous suffisamment extirpés de la morale des années 1940 pour participer de fait à l’harmonisation européenne, en mettant un terme à la loi Marthe Richard ?
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