En 1967, le jeune Jean-Pierre, né 20 ans plus tôt à Perpignan, agissait au sein de la jeunesse critique, avant de fonder l’Esquerra Catalana dels Treballadors (Gauche Catalane des Travailleurs) en 1973. Devenu Joan Pere, on le retrouve dès 1990 en auteur pamphlétaire sur les thèmes de l’aliénation, l’éducation… et la laïcité.
La Clau : A l’heure où Nicolas Sarkozy prône une laïcité « positive », qui ressemble au modèle né à Perpignan après les émeutes de 2005 (on est passé de "aucune" à "toutes" les religions sur le champ public), votre engagement musclé fait un peu tâche…
Joan Pere Pujol : "L’Histoire doit parler. Au début de la Révolution Française, la bourgeoisie a volé à l’Eglise une quantité de biens considérable accumulée pendant des siècles. Ce vol rendant impossible la participation des clercs au nouveau projet de société, la laïcité a prolongé l’Eglise et le cléricalisme traditionnel. En cela, elle est un super-cléricalisme. Le philosophe Louis Althusser, proche du PC français, l’explique en décrivant l’Ancien Régime, sous lequel existait une autonomie de l’appareil idéologique religieux par rapport à l’état, autonomie achevée par la laïcité, c’est à dire par l’introduction du cléricalisme à l’intérieur de l’état. Ce n’est donc pas un progrès mais un glissement vers un système plus totalitaire. A l’opposé, les Etats-Unis, fondés par plusieurs "sectes", disposent de naturalité dans la perception des libertés religieuses. Le régime français, lui, a été fondé par une seule "secte", jacobine. Souvenons-nous que la Convention s’est terminée en 1795 dans le culte de l’Être suprême, au contenu religieux certain".
Pourquoi le concept de "laïcité" est-il si difficile à expliquer hors-France ?
"En Turquie, par exemple, la laïcité est comparable au concordat d’Alsace-Lorraine : l’état laïc turc rémunère ses clercs musulmans, mais les femmes sont contraintes à porter le voile. Atatürk, le fondateur de la première république turque, grand admirateur de la France, a tenté d’adapter le "produit laïc" à son pays, mais il s’avère presque impossible à exporter de France car il est intimement lié à la seule Histoire de France".
La laïcité est aussi intouchable que Dieu ?
"Certaines publications de droite, liées au patronat, osent critiquer le concept, que je mets en rapport avec le tonneau des Danaïdes de l’enseignement. C’est le suicide ! Les diplômes ne valent rien et on retrouve, à la rue, des gens qui ont leur bac et son allés à l’Université. D’autres sont à l’Université sans en avoir les capacités. J’ai l’impression que la société ignore l’apesanteur. La laïcité intégriste qui cache la réalité apporte tout cela, et le bac est devenu plus facile à obtenir que le permis de conduire car la machine économique a fait ses choix".
La laïcité peut freiner la convergence européenne ? Est-elle menacée ?
"Les dirigeants français savent que le modèle d’état laïc n’est pas exportable, car il est lié à l’hexagone. Lorsque je parle à mes amis barcelonais passionnés par la laïcité, ils sont interloqués lorsque je mets en perspective la lumière et l’ombre du concept, comme l’interdiction historique des langues régionales à l’école, dont l’équivalent espagnol s’est appelé le franquisme ! Mais qui se rappelle que Jules Ferry, le concepteur de l’école laïque, est le théoricien principal de l’impérialisme et du colonialisme français ? Ce sont deux choses liées. On oublie aussi qu’il a déclaré "Les Droits de l’Homme ne sont pas faits pour les nègres d’Afrique", comme le consigne le Journal Officiel du 29 juillet 1885. Ces détails glacent un peu, je le sais… Quant à la menace, je pense que le problème actuel réside dans la conception unidimensionnelle de l’homme induite dans l’islam, et le fait que les leaders du Conseil Français du Culture Musulman sont nommés par un pouvoir jacobin. L’islam éprouvera les limites de la laïcité".