Le chercheur Jean-Louis Roure signe « Perpignan à La Belle Epoque », sorti en mai 2008 aux éditions du Trabucaire, où il comptabilise 17 journaux à Perpignan entre 1880 et 1914 ! "Le Roussillon", "L’Eclaireur", "Le Socialiste", "Le Petit Catalan", "L’Indépendant", "Le Roussillon", "Le Républicain"… Avec le don de répondre en biais à mes questions, cet homme de bientôt 70 ans me sauve, car l’exigence de réponses frontales relève de la police.
La Clau : Autour de l’an 1900, les courants de pensée de la presse étaient moins voilés ?
Jean-Louis Roure : Les journaux étaient essentiellement des journaux d’opinion, ils traduisaient une opinion générale, ou particulière, par un courrier des lecteurs extrêmement violent, où des personnalités se cachaient derrière un style, et un français parfait. La hiérarchie était fixe : d’abord les autorités urbaines ou départementale, puis l’Armée, la Justice, le droit régalien de l’Etat, et les nouvelles du genre « Trois filles soumises conduites à l’alise », ou alors un duel, une querelle de ménagères dans le Saint-Jacques de Perpignan, une bagarre sur la place de la Loge… Les journaux « L’Indépendant », républicain mou, et « Le Roussillon », napoléoniste tendance monarchiste et antisémite, incarnaient les opinions moyennes. Le « Petit Catalan » était spécial car il relançait l’insulte, comme « Le Roussillon », qui, mouché par la justice ou l’opinion, passait le ballon à l’Eclaireur, qui relançait sous l’angle antisémite etc, pour déclencher un procès et forcer l’admiration. C’était ignoble. Dès 1880 la censure s’est limitée au militaire et aux mœurs. Evidemment, un même fait n’était pas traité de la même manière et il fallait se creuser la cervelle pour déceler la vérité.
Hormis la facilité du copier-coller, rien n’a changé ?
L’écriture a radicalement changé, avec le style, les mots. L’humour, sur le mode du dédain, faisait froid dans le dos : un journaliste savait expédier le maire, le secrétaire du parti socialiste ou un légitimiste, en 25 lignes ! Et on titrait « Un tel est un salopard » ! La plume était un pouvoir assumé, en impressionnant et en faisant rire. La continuité de cette presse du pays catalan est devenue nulle, excusez-moi de vous le dire ! Les journalistes avaient le sens de la mesure : à Perpignan, lorsqu’une fille publique était arrêtée ou lorsque l’on chassait les « gitanos » du Pont Joffre, les gens étaient orientés sur l’essentiel. Jamais vous n’auriez vu le déchaînement des pages « villages » avec la photo du type qui montre un saumon de 15 kilos sorti de l’eau ! Les journalistes écrivaient vraiment, ne copiaient pas l’AFP, et les lecteurs commentaient. Aujourd’hui, il faudrait être cinglé pour commenter la presse locale !
Les journalistes semblaient nobles en pratiquant le duel à l’épée et au pistolet, signalé dans votre livre : en août 1884, Roques, de « L’Indépendant », affronte Manoury, de « L’Eclaireur », en 1885, ce sont Escarguel et Muller… Depuis, avec le statut des journalistes fixé en 1937 et l’explosion médiatique, la moyenne du talent s’est tassée ?
Le journaliste était un bourgeois, intellectuel de haute volée, il avait une analyse fine, et c’était une personnalité indépendante. Son statut était proche de celui des enseignants, très considérés. Il pesait les mots, avec un engagement d’opinion très fort. Emmanuel Brousse, patron de L’Indépendant, ou Célestin Manalt, patron du Socialiste, n’avaient aucun problème avec cela. Et les duels, qui paraissent stupides aujourd’hui, étaient une affirmation de soi.
Les journalistes sont devenus meneurs d’opinion à leur insu ? D’où vient le changement ?
C’est de la lâcheté collective. Quand vous n’avez plus à lutter pour manger et vous habiller, le changement est radical. Je l’ai vu dans les années 60 lorsque les gens n’ont plus eu à se battre pour bouffer et qu’il ne fallait plus se cacher pour manger du chocolat à l’école. Dès la libération de 1945, les gens ont eu un immense espoir dans la sécurité sociale, extraordinaire car elle a laissé croire que le monde français pouvait être la concorde : les luttes politiques ont paru secondaires au-delà des luttes de salaires, et le journalisme en est affecté.
Permettez-moi de relever une petite erreur : les saumons de 15 kilos se pêchent à Marseille pas dans nos villages.